Chêne naturel sculpté.
H. 230.5 cm. (90 ¾ in.).
PROVENANCE : collection particulière.
BIBLIOGRAPHIE : Stéphane Faniel (sous la direction de), Le 18e siècle français, Collection Connaissance des Arts, Paris, Réalités Hachette, p. 141, fig. C.
Ce remarquable ensemble de boiseries, sculptées en chêne naturel et probablement destinées à orner un cabinet d’entresol, au vu de la faible hauteur totale des panneaux, fut exécuté à Paris vers 1725-1730 et peut être attribué au sculpteur des Bâtiment du Roi Jean-Martin Pelletier, auteur d’un remarquable ensemble de boiseries très similaires aux nôtres, daté vers 1724, et ornant la grande salle à manger, ancienne chambre de parade, de l’hôtel de Noirmoutier, également connu sous le nom d’hôtel de Sens, situé au n° 138, de la rue de Grenelle, à Paris. Bâti en 1721-1724 par Jean Courtonne pour le compte d’Antoine-François de La Trémoille (1652-1733), 2e duc de Noirmoutier et 1er duc de Royan, l’hôtel fut vendu, après sa mort, en 1734, à Élisabeth Thérèse Alexandrine de Bourbon-Condé (1705-1765), dite Mademoiselle de Sens qui agrandira considérablement la propriété, acquérant nombre de terrains avoisinants, et remaniera également en partie le décor intérieur.

Notre ensemble de boiseries repose sur une sobre cimaise à compartiments, à bordures simplement moulurées et fonds unis, soutenant une suite alternée de grands panneaux et de parcloses très délicatement et finement sculptés. Chaque grand panneau présente un encadrement mouluré et rectiligne à découpe supérieure ‘en arbalète’ ponctuée d’un cartouche à motifs de palmette et de volutes festonnées, flanqué d’acanthes, le tout enfermant une seconde bordure faite d’une juxtaposition de fines baguettes moulurées autour desquelles viennent s’enrouler de délicates guirlandes de fleurs au naturel.
Des volutes en écoinçon singularisent les angles inférieurs des grands panneaux, de part et d’autre d’un jeu de volutes et de palmes entrecroisées soutenant au centre des enfants musiciens ou joueurs, l’un d’entre eux soufflant des bulles de savon, symboles de la fragilité et de l’éphémère. Structuré de même, les panneaux plus étroits montrent en lieu et place des enfants précédemment décrits, des singes, ‘travestis en homme’, singes musiciens, singes colporteurs, riche décor pour le moins exotique auquel viennent s’ajouter ici des clins d’œil d’ordre anecdotique, avec ces escargots ‘escaladant’ les volutes festonnées d’acanthes de ces lambris. Le trumeau de miroir au-dessus de la cheminée, bordé à motifs de palmes, est ponctué d’un enfant maintenant sur sa tête une corbeille de fleurs.
Ces boiseries puisent en partie leur source d’inspiration dans l’œuvre de Christophe Huet (1700-1759), qui dans les années 1730, et dans la tradition de Watteau, de Gillot et surtout de Claude III Audran, multiplia les dessins arabesques à motifs de singeries parodiant les actions de la vie humaine, dessins qui influencèrent considérablement ses contemporains.
Ce renouveau pour le goût burlesque, dont les premières manifestations dataient de la fin du XVIIe siècle, fut en grande partie redevable à l’influence de la comédie, et en particulier à la fameuse Commedia dell’Arte qui tournaient en dérision faits et sentiments. A Paris, lorsqu’un spectacle était donné à l’Opéra, il n’était pas rare que les Italiens en produisent presque au même moment une satire comique sur un thème identique. De nombreux personnages de la comédie italienne furent ainsi transcrits, au début du XVIIIe siècle, dans les arabesques de Watteau, de Gillot, de Lancret ou d’Audran.

Les singeries, très appréciées à l’époque, furent, au même titre, associées aux grotesques, à l’image de celles que Christophe Huet peignit, entre 1735 et 1740, au sein de deux ensembles décoratifs majeurs du XVIIIe siècle : la Grande et la Petite Singerie du château de Chantilly, respectivement situées au 1er étage et au rez-de-chaussée des appartements des princes de Condé, cousins du roi Louis XV et princes du sang.


Très souvent associées à ces scènes de singeries, celles montrant des jeux d’enfants apparurent en France dans les décorations intérieures dès la fin du XVIIe siècle, ornant par exemple les grandes métopes de la corniche du cabinet de l’hôtel Colbert à Paris en 1690, peuplées de groupes d’enfants dansant ou jouant de la musique et des castagnettes, un décor annonçant celui qui sera exécuté en 1701 pour Louis XIV dans le salon de l’Œil-de-Bœuf à Versailles.
Ce nouveau style décoratif prit véritablement naissance de la reprise des travaux dans les châteaux royaux vers 1699, tant à la Ménagerie de Versailles qu’au château lui-même et à Trianon. Mais la mort du Roi en 1715 provoqua une diminution brutale de ces activités, et il fallut attendre l’arrivée de Jacques Verberckt en 1727 au sein de la Société pour les Bâtiments du Roi pour véritablement voir renaître les jeux d’enfants dans les décors de boiseries. Particulièrement appréciés par Jacques V Gabriel, devenu Premier architecte du Roi en 1735, ces décors fleurirent à nouveau dans les résidences royales et princières, tant à Versailles, en particulier dans la galerie des petits appartements de Louis XV, dans le salon de la Pendule et dans la chambre de la Reine, qu’à Fontainebleau. Verberckt sculpta par exemple des groupes d’enfants très proches des nôtres pour le décor de l’ancienne salle de l’Infirmerie de l’Hôtel des Invalides à Paris.






Détails de la boiserie de la salle à manger de l’hôtel de Noirmoutier,
138 rue de Grenelle à Paris, exécutée vers 1724 par Jean-Martin Pelletier.