Bois sculpté et peint.
PROVENANCE : collection particulière.
Ce somptueux décor rocaille, à l’exotisme affirmé, rythmé d’un jeu d’arcades alternant avec d’étroites parcloses, sculptées en troncs de palmiers et aux branches occupant les écoinçons de chaque panneau, peut-être daté des années 1730-1740. Reposant sur une cimaise basse à simples compartiments à fond uni, l’ensemble est peint en vert d’eau rehaussé au niveau de la mouluration de filets bleu roi, bleu-gris et jaune pâle, exception faites des bordures dorées des trumeaux de miroir et des double-portes. Les palmiers sont quant-à-eux peints au naturel. Chaque grand trumeau, aux traverses supérieures et inférieures chantournées, est rythmé d’agrafes rocailles asymétriques, et des cartouches rocailles de forme violonée, très richement sculptés et dorés à motifs de palmes, occupent les dessus de portes.

En février 1737 à Paris, Charles-Nicolas Cochin le Fils grava une suite de quatre estampes exécutées par Claude Duflos d’après le peintre François Boucher, qui parut cette année-là chez Larmessin. Sur l’une d’entre-elles, précisément intitulée Rocaille, d’une force peu commune, la composition est entièrement fondée sur la diagonale matérialisée par un tronc de palmier, inspiré des peintures illustrant La fuite en Egypte ou encore de la traduction sculptée plantée par Le Bernin auprès de son allégorie du Nil aux fontaines de la place Navone à Rome (fig. 1). Boucher a composé ici un rassemblement artistiquement composé de formes déchiquetées et asymétriques où « cônes et coraux, vis, buccins et tonnes délicatement représentés sont surmontés d’un glorieux panache de mer. L’ensemble n’a pas vraiment de cohérence et se termine par une immense coquille qui conduit jusqu’à ce qui paraît être le bassin de décharge d’une fontaine dont on distingue mal le rebord».
Cette gravure, à la composition asymétrique, déchiquetée et fantasque, est aujourd’hui considérée comme l’essence même de l’art rocaille dont elle comporte en effet tous les caractères. Et parmi les ornements illustrés qui eurent un impact certain dans les intérieurs contemporains figurent en bonne place ceux du palmier et de la palme.
A Paris, l’art rocaille le plus précoce et le plus réussi s’exprima dans les demeures où les artistes et artisans eurent à illustrer des thèmes d’ordre maritime ou exotique, comme chez le grand amiral de France, le comte de Toulouse, ou encore chez le célèbre collectionneur et amateurs de curiosités Joseph Bonnier de La Mosson (1702-1744), dont le cabinet, aménagé dans son hôtel Du Lude rue Saint-Dominique, d’une ampleur exceptionnelle – il comprenait sept pièces en enfilade – était en partie composé de spacieuses étagères soutenues par des piliers en forme de palmiers à l’image des nôtres, mais traités en ronde bosse.
Grand amateur d’art et collectionneur fort savant, Bonnier de La Mosson se passionna pour la mécanique. Il fut également bibliophile, excellent musicien, et protecteur du peintre Jacques de Lajoüe, un autre grand initiateur de l’art rocaille à Paris, qui aimait comme lui imaginer des scènes où l’art et la science étaient associés. Bonnier de La Mosson créa d’abord un cabinet de physique et de mécanique, auquel il adjoignit par la suite des collections relatives à la chimie, à la pharmacie et à l’histoire naturelle. Il soigna tout particulièrement la présentation de ses collections et fit exécuter par Lajoüe d’extraordinaires décors d’armoires et d’étagères, rythmés, pour les trois grandes pièces de son cabinet, par de grands palmiers en ronde-bosse.
Les élévations de cet incroyable cabinet furent très exactement dessinées par un proche du peintre-décorateur, l’architecte Jean-Baptiste Courtonne le Jeune, lavis à l’encre de Chine numérotés de 2 à 9, à l’échelle 1/14e, acquis par Jacques Doucet, et aujourd’hui conservés dans les collections de l’Institut national d’Histoire de l’Art à Paris (fig. 2).

En France, les formes rocaillées commencèrent à se développer dès le début du XVIIIe siècle, se manifestant naturellement autour des fontaines et des bassins, mais aussi dans les intérieurs. Des motifs de palmier furent ainsi sculptés dès 1710 par la fameuse Société pour les Bâtiments du Roi, associant Jules Degoullons, André Legoupil, Pierre Taupin, Marin Bellan et Robert de Lalande, flanquant le buffet d’orgue de la nouvelle chapelle royale du château Versailles (fig. 3). Encore timides cependant, elles se diffusèrent franchement vers 1727-1728 dans les décors parisiens et furent complètement généralisées vers 1735. Cette date est presque exactement contemporaine de toute une série d’estampes majeures pour l’histoire du rocaille : celles de Lajoüe (1734), de Mondon (1736), de Boucher (1737), de Huquier (1737), ou encore de Pineau, de Meissonnier, de Babel, de Chedel et de Cuvilliés (1738).

Tous ces grands ornemanistes qui influencèrent considérablement leurs contemporains en diffusant leurs dessins ou leurs estampes étaient également dans la majeure partie des cas des plasticiens : architectes, sculpteurs, orfèvres, fondeurs et ciseleurs. La décoration intérieure participa activement à cette émancipation des formes « rocailles », et généralisa l’usage des grands panneaux de boiserie dont les bordures et les parcloses se prêtèrent merveilleusement bien à ce riche répertoire à motifs de palmes, d’acanthes, de coquilles et de cartouches asymétriques (fig. 4). De grandes palmes flanquent ainsi le trumeau d’entre-deux-fenêtres de la chambre de la Reine à Versailles, sculpté en 1730 par Jules Degoullons, Mathieu Legoupil, et Jacques Verberckt (fig. 5) ou encadre encore l’alcôve du Cabinet de la Chaise du Roi, datée de la même époque et exécutée sous la direction de Robert de Cotte. Citons encore l’extraordinaire trumeau de glace provenant de la galerie de l’hôtel de Villars à Paris, dessiné en 1731 par Nicolas Pineau et sculpté par Charles Bernard, aujourd’hui conservé à Waddesdon Manor (fig. 6).

Le ressort du rocaille fut, nous l’avons vu, le dessin, et il en découla des réalisations extraordinaires dont nos boiseries témoignent aujourd’hui de l’excellence. Bien que semblant facile et léger dans ses dessins, l’art rocaille fut un répertoire difficile à concevoir, un répertoire qui ne supporta guère la médiocrité, et exigea la plus grande dextérité de la part des artistes et des artisans qui l’appliquèrent. Phénomène exceptionnel dans l’histoire de l’art, ce sont également ces derniers qui l’inventèrent, cela en marge d’un véritable grand courant intellectuel. Et c’est ce phénomène, qui associa le plus étroitement possible les inventeurs et les créateurs, qui explique probablement le pôle d’excellence qui fut atteint à Paris dans les années 1730-1740, et dont nous dévoilons ici un remarquable exemple.

