ENSEMBLE DE BOISERIES D’ÉPOQUE LOUIS XV

Paris, époque Louis XV, vers 1745.
NICOLAS PINEAU (PARIS, 1684-1754)

Chêne mouluré, peint et doré.

PROVENANCE : collection particulière.

BIBLIOGRAPHIE : Gady Bénédicte, Edwards Turner, Gilles François (dir.), Nicolas Pineau (1684-1754), un sculpteur rocaille entre Paris et Saint-Pétersbourg, Paris, Les Arts décoratifs – Le Passage, 2025.

L’auteur de cet ensemble de boiserie n’est autre que le célèbre sculpteur ornemaniste Nicolas Pineau. Il a été possible de confirmer cette paternité dans le cadre de la vaste étude qui a été récemment consacrée à ce sculpteur. En effet, le musée des Arts décoratifs de Paris (MAD) conserve une feuille provenant de sa descendance, qui correspond à ce projet décoratif (inv. CD 1713). Même s’il est particulièrement probant pour désigner l’auteur de la boiserie, jusqu’au détail du tournesol faisant office de fleuron, le rapprochement avec ce dessin soulève plusieurs questions. La feuille du MAD est un dessin d’exécution, car elle a été passée au poncif et est entaillée à l’axe, ce qui sert pour reporter le dessin sur la masse capable de matière à sculpter. Pourtant, le dessin ne correspond pas exactement à la boiserie. Il manque quelques petits centimètres pour qu’ils soient tous deux exactement de la même taille. Aussi, des détails varient : le profil des moulures est plus complexe dans la boiserie, et son ornementation est plus chargée. Le dessin ne correspond donc pas à l’exécution de la boiserie, mais à l’exécution d’un autre élément tout à fait similaire. En comparaison avec les autres dessins du fonds Pineau, conservés entre le MAD et le musée de l’Ermitage, la sobriété du traitement de l’ornement donne à comprendre que le dessin inv. CD 1713 est en réalité destiné à la taille de pierre. En effet, à échelle constante, la taille de pierre n’autorise pas les mêmes précision et liberté que la sculpture sur bois. Cette contrainte technique se ressent dans le dessin, où l’ornement a été allégé.

Nicolas Pineau (1684-1754), Chapiteau de pilastre, sanguine et pierre noire sur papier vergé. 55.5 x 43.5 cm, vers 1745. Annotation au graphite au verso : plusieurs calculs et additions.

Paris, musée des Arts décoratifs (inv. CD 1713).
©Les Arts Décoratifs/Christophe Dellière.

Avant que le rapprochement ne soit fait avec notre boiserie, une datation tardive avait été donnée au dessin. Il avait même été exclu du corpus des œuvre de Nicolas Pineau et avait été attribué à Dominique Pineau, son fils. Cette datation et cette attribution fautives reposaient sur l’idée que le dessin aurait été d’un esprit trop néoclassique pour être de Nicolas. L’art rocaille n’a pourtant jamais abandonné l’usage des ordres architecturaux, en particulier dans la sculpture en pierre – par exemple pour les vestibules ou escaliers. Le dessin à grandeur d’exécution pour les salons du prince d’Isenghien à Suresnes daté de 1743 (inv. 8545.60) prouve que Nicolas Pineau a su traiter les ordres architecturaux avec une certaine légèreté.

Dans le projet se rapportant à notre boiserie, Pineau va beaucoup plus loin et décompose l’ordre ionique : le prolongement des volutes est prétexte au cintrage du haut des pilastres, qui retrouve sa largeur initiale dans un enroulement d’acanthe. Les oves disparaissent, mais seul le bandeau de fusarole est conservé dans la zone la plus étroite du cintre, comme pour le retenir. Plutôt que de tomber, les lauriers remontent vers le fleuron en tournesol, qui est une réminiscence du corinthien. La sculpture des pilastres de notre boiserie, plus souple et libre que les pilastres en pierre étudiés par le dessin CD 1713, prouve que cette conception n’a, en réalité, rien de néoclassique. Pineau est parvenu à mélanger le vocabulaire ornemental des ordres corinthien et ionique, tout en combinant leurs proportions, dans une composition particulièrement habile et originale.

Nicolas Pineau (1684-1754), Encadrement de porte à motif cynérgetique. Pour le Château de Croix-Fontaine, sanguine, graphite, plume et encre noire sur papier vergé, 30.4 x 25.5 cm., 1744.

Paris, musée des Arts décoratifs (inv. 29187 B).
©Les Arts Décoratifs.

La liberté et la fluidité avec lesquelles est traité l’ordre ionique n’est pas sans rappeler les audacieux pilastres que Pineau a esquissé pour le château de Croix-Fontaine en 1744 (inv. 29187 B) : sont retenus le fleuron du corinthien, mais aussi l’idée de se servir du mouvement des acanthes pour dilater le pilastre. Il est aussi troublant de remarquer que les moulures encadrant la table se rejoignent en un fleuron exactement de la même manière entre le pilastre de Croix-Fontaine, le dessin CD 1713 et notre boiserie. À Croix-Fontaine, l’ordre ionique est traité avec tant de liberté et d’audace qu’il est impossible d’y voir une conception qui se voudrait classicisante. Définitivement, cette esquisse bas en brèche l’idée que le dessin CD 1713 serait le fruit d’une pensée néoclassique.

Autre similitude troublante : les sortes de godrons redressés apparaissant en dessus-de-porte sur l’esquisse pour Croix-Fontaine, se retrouvent sur les portes allant avec notre ensemble de pilastre. Les indices sont cependant trop minces pour pouvoir conclure que les éléments de boiserie pourraient venir du château de Croix-Fontaine, mais ils montrent indiscutablement que Pineau était capable d’une telle composition dans les années 1745. Le dessin CD 1713, et notre ensemble de boiserie doivent donc être datés de ces années-là. À partir de 1747, la main de Pineau a commencé à trembler. Le dessin se rapportant à notre boiserie ne montrant pas un tel tremblement, n’excède donc pas la date de 1747.

Nicolas Pineau (1684-1754), Encadrement de porte à motif cynérgetique. Pour le Château de Croix-Fontaine, détail.

Considérant qu’il existe un dessin de pilastre en pierre a échelle d’exécution, passé au poncif, et un ensemble de boiserie reprenant presque exactement le même motif, il est raisonnable de déduire que nous sommes face à un seul et même chantier, dans lequel un même type de pilastre aura été décliné en fonction des matériaux, et donc en fonction des pièces. Le dessin se rapporte probablement à un vestibule, et la boiserie à un salon de réception ou une galerie, c’est-à-dire une pièce nécessitant de recevoir un décor plus architecturé.

Quoiqu’il en soit, il convient d’insister sur le caractère tout à fait exceptionnel de ce décor qui montre une composition très singulière dans une dorure d’origine présentant un état de conservation remarquable. Ce décor est d’autant plus exceptionnel que son auteur, Nicolas Pineau, a été un sculpteur prolixe, mais l’essentiel de son œuvre sculptée sur bois a disparu. Ne serait-ce qu’au titre de leur rareté, ces boiseries constituent donc un témoignage particulièrement précieux de l’art de Nicolas Pineau en matière de boiserie.

François Gilles,

Historien de l’art et sculpteur ornemaniste

Nicolas Pineau (1684-1754), Chapiteau ionique. Pour la maison du prince d’Isenghien à Suresnes, graphite, sanguine, plume, encre noire et encre brune sur papier vergé. 43 x 54 cm., 1743.

Paris, musée des Arts décoratifs (inv. 8545.60).
©Les Arts Décoratifs/Christophe Dellière.



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