ENSEMBLE DE PANNEAUX À DÉCORS D’ARABESQUES

EXÉCUTÉS POUR L’APPARTEMENT DES BAINS DU FINANCIER NICOLAS BEAUJON (1718-1786), AU SEIN DE LA « FOLIE BEAUJON », AYANT ÉGALEMENT APPARTENU À HONORÉ DE BALZAC DE 1846 À 1850

Paris, époque Louis XVI, vers 1781.

Chêne mouluré, peint et doré.

« J’ai la maison de M. de Beaujon, moins le jardin, mais avec la tribune sur la petite église du coin de la rue. J’ai là, dans mon escalier, une porte qui ouvre sur l’église. Un tour de clef, et je suis à la messe », Balzac à Victor Hugo.

HISTORIQUE : exécutés vers 1781 sous la direction de l’architecte Nicolas-Claude Girardin (1749-1786), probablement par le peintre Étienne de La Vallée-Poussin (1733-1793), pour l’appartement des bains du financier Nicolas Beaujon (1718-1786) au sein de la « Folie Beaujon », dans le faubourg du Roule à Paris ; acquis le 28 septembre 1846, en même temps que la maison sis au n° 12 de la rue Fortunée, actuel n° 22 de la rue Balzac, par Honoré de Balzac (1799-1850) ; puis collection de sa veuve, Madame Hanska jusqu’en 1882 ; acquis le 19 janvier 1882, en même temps que l’hôtel Balzac, par la baronne Salomon de Rothschild.

PROVENANCE : ancienne collection de la baronne Salomon de Rothschild (1843-1922), né Adèle de Rothschild, fille du baron Mayer-Carl de Rothschild, fils du fondateur de la branche napolitaine, et épouse en 1862 de Salomon de Rothschild, troisième fils de James de Rothschild, le fondateur de la branche française.

Vue de la Folie Beaujon au Roule en 1807. Dessin à la mine de plomb et rehauts de craie sur papier brun ;
12.7 x 17.7 cm. Ancienne collectionHippolyte Destailleur (1822-1893).
 
Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie
(inv. RESERVE FOL-VE-53 (H)).

BIBLIOGRAPHIE : Paul Jarry, Cénacles et vieux logis parisiens, Paris, s.d. ; Paul Jarry, Le dernier logis de Balzac, Paris, 1924 ; René Dupuis, « La chartreuse et le quartier Beaujon », Bulletin de la Société de l’Histoire de Paris et de l’Ile-de-France, 62e année, Paris, 1935, p. 97-132 ; Alexandre Gady, « Folie Beaujon et chapelle Saint-Nicolas », Rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris et son Patrimoine dirigée par Béatrice de Andia, Paris, 1994, p. 354-362 ; Thierry Claeys, « Nicolas Beaujon », Rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris et son Patrimoine dirigée par Béatrice de Andia, Paris, 1994, p. 363 ; Anne Panchout, « Maison de Balzac »,  Rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris et son Patrimoine dirigée par Béatrice de Andia, Paris, 1994, p. 364-366 ; Pauline Prévost-Marcilhacy, « Hôtel Salomon de Rothschild », Rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris et son Patrimoine dirigée par Béatrice de Andia, Paris, 1994, p. 367-371 ; Bruno Pons, Grands décors français, 1650-1800, Dijon, 1995, p. 40-46; Michel Steve, « Les intérieurs », La villa Ephrussi de Rothschild, Paris, 2002, p. 106-107.

Somptueux témoignages de l’art « arabesque » développé sous Louis XVI, dans les années 1780, le remarquable décor peint de cette suite de panneaux de boiseries a été attribué à Étienne de La Vallée-Poussin (1733-1793), peintre, au côté de Charles-Louis Clérisseau, de la décoration « arabesque » du grand salon de l’hôtel Grimod de la Reynière à Paris, et auteur, en 1787, de la Nouvelle collection d’arabesques propres à la décoration des appartements, un célèbre recueil d’ornements en dix cahiers qui sera réédité en 1806.

Chaque panneau se décline en un grand compartiment vertical, à bordures moulurées, souligné d’un compartiment de cimaise, de format carré, à bordures moulurées de même, chacun surmonté d’un étroit compartiment horizontal en bandeau.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun (1755–1842), Portrait de Nicolas Beaujon, huile sur toile, vers 1780.
 
Ancienne collection d’Edmond et Jules de Goncourt ; collection particulière.

Cassolettes tripodes supportées d’un petit culot feuillagé et flanquées de cornes d’abondance entrecroisées, le tout doré, forment la base du décor « arabesque » polychrome des grands compartiments, chacun ponctué d’un médaillon  enfermant  un putto environné autour d’un axe central de grêles rinceaux d’acanthes, de fleurons et de branches de laurier, se déclinant en vert, rose pâle, bleu et or. Des rinceaux similaires, mais sans médaillons, occupent les autres compartiments.

Paul Joseph Victor Dargaud (1850-1913), Vue de la maison de Balzac (détruite), sise au n° 12 de la rue Fortunée, actuelle rue Balzac à Paris, huile sur bois, 1880.
 
Paris, Maison de Balzac, musée de la ville de Paris (inv. BAL 0965).

Ces panneaux historiques proviennent de l’ancien pavillon des bains que se fit bâtir vers 1781 le célèbre financier Nicolas Beaujon (1718-1786), au sein d’un ensemble « champêtre » appelé la « Folie Beaujon », créé à partir de 1781 sur un immense terrain de douze hectares par l’architecte Nicolas-Claude Girardin (1749-1786), un collaborateur d’Étienne-Louis Boullée, qui lui édifia également la chapelle Saint-Nicolas-du-Roule et l’Hospice Beaujon en 1784.

Le bâtiment, aujourd’hui détruit, se trouvait au n° 12 de la rue Fortunée,  actuel n° 22 de la rue Balzac. Il était passé en février 1840 aux mains d’un spéculateur du nom de Jean-Raphaël Bleuart qui l’avait revendu à un certain Pierre-Adolphe Pelletreau qui le céda à Honoré de Balzac, le 28 septembre 1846. Ce dernier était à cette époque très désireux d’offrir un cadre digne de ce nom à Madame Hanska, qu’il finira par épouser le 14 mars 1850, peu de temps avant sa mort. Le prix, selon l’écrivain, était raisonnable : 50.000 francs, dont 18.000 francs « qui sont en dehors du contrat » à verser de la main à la main, et 32.000 francs payables avec intérêts de 5 %, le 28 septembre 1849, une somme qui sera finalement réglée par Madame Hanska après la mort de Balzac.

Façade sur cour de la maison de Balzac (détruite), sise au n° 12 de la rue Fortunée, actuelle rue Balzac à Paris. Photographie prise par Cary au XIXe siècle.
 
Paris, Maison de Balzac, musée de la ville de Paris (inv. BAL 0065).

La maison se trouvait dans un état fort délabré – elle avait auparavant servi d’atelier à un blanchisseur – et comportait un droit d’accès direct à la tribune de la chapelle Saint-Nicolas attenante qui enthousiasma Balzac. Celui-ci procéda rapidement à quelques aménagements extérieurs bien visible sur une huile sur bois de Paul Joseph Victor Dargaud (1850-1913) aujourd’hui conservée au musée Balzac à Paris : aménagement d’un nouveau tympan avec deux œils de bœuf, pose de trois marquises en zinc et de sculptures extérieures, mise en place de deux portes cochères copiées sur celles du temple protestant de la rue Chauchat, pavage de la cour, et trottoir-chemin en bitume.

 Relevé de la seconde pièce de l’ancienne Chartreuse de Nicolas Beaujon au Roule, dessin aquarellé exécuté vers 1847 par l’architecte Santi au sein de la maison d’Honoré de Balzac, rue Fortunée
(actuelle rue Balzac), à Paris, vers 1847.
 
Paris, bibliothèque de l’Institut, collection du vicomte Charles de Spoelberch de Lovenjoul, cote : Ms Lov. A 328 / Fol. 3-31.
Relevé de la porte du salon de l’ancienne Chartreuse de Nicolas Beaujon au Roule, dessin aquarellé exécuté vers 1847 par l’architecte Santi au sein de la maison d’Honoré de Balzac, rue Fortunée
(actuelle rue Balzac), à Paris, vers 1847.
 
Paris, bibliothèque de l’Institut, collection du vicomte Charles de Spoelberch de Lovenjoul, cote : Ms Lov. A 328 / Fol. 3-31
Relevé montrant la chambre en niche de l’ancienne Chartreuse de Nicolas Beaujon au Roule, dessin aquarellé exécuté vers 1847 par l’architecte Santi au sein de la maison d’Honoré de Balzac, rue Fortunée (actuelle rue Balzac), à Paris, vers 1847.
 
Paris, bibliothèque de l’Institut, collection du vicomte Charles de Spoelberch de Lovenjoul, cote : Ms Lov. A 328 / Fol. 3-31.

Balzac, qui avait la passion du bois sculpté, prit un soin tout particulier à son agencement intérieur et notamment à la restauration des panneaux et des voussures peints de l’ancien appartement des bains de Nicolas Beaujon qui s’y trouvaient toujours. Son architecte Santi, qui attribua ces décors à l’œuvre de La Vallée-Poussin, en dressa les plans et les élévations en 1847. Ces décors se trouvaient au rez-de-chaussée de la maison et formaient les lambris et les voussures de deux pièces: un salon et une chambre à coucher à coupole. Balzac voulut tout d’abord les faire restaurer par le peintre Théodore Chassériau (1819-1856) : « Ce matin, je reçois l’illustre inconnu Chassériau le peintre, que je charge de voir les peintures de la coupole et de la chambre à coucher Beaujon, et de les faire restaurer ». Chassériau lui recommanda le peintre Edmond Hédouin (1820-1889), un élève de Delaroche, également graveur et illustrateur, qui se chargea finalement de la restauration, en collaboration avec le peintre Jules Buisson que Balzac remercia, à sa demande, d’un exemplaire de La Comédie Humaine.

Après la mort de Balzac en son hôtel de la rue Fortunée, survenue le 18 août 1850, sa veuve continua d’habiter l’hôtel en y conservant tous les souvenirs de l’écrivain, interdisant à quiconque de pénétrer dans sa chambre et sa bibliothèque. De 1872 à 1874, son gendre, le comte Georges Mniszech, acquis deux terrains voisins de la propriété, ainsi que la fameuse chapelle Saint-Nicolas si chère à Balzac, qui appartenait alors à l’Assistance publique. Le comte fit appel à l’architecte Monnier dans le but d’édifier un nouvel hôtel qui devait englober l’hôtel Balzac et la chapelle afin de constituer un mémorial destiné à célébrer la mémoire de l’illustre écrivain. Madame de Balzac et son gendre projetaient de transformer la rotonde de la chapelle en un atrium circulaire avec une fontaine au centre autour de laquelle une galerie aurait été décorée de statues et de bustes. Une statue de l’écrivain devait être élevée dans la cour, embellie des colonnes de la chapelle, sous les branchages de l’arbre qu’il y avait planté à l’occasion de son mariage.

Portrait d’Honoré de Balzac, photographie retouchée par Nadar vers 1890 à partir du daguerréotype de Louis-Auguste Bisson (1842).

La façade sur rue devait également être embellie et le pavillon central devait recevoir un bas-relief représentant l’apothéose de Balzac, couronné par le Renommée, et s’orner d’une statue dans une niche. Le projet ne reçut qu’un commencement d’exécution. En effet, le comte sombra dans la démence en 1877 et mourut en 1881, et madame de Balzac connut des revers de fortune, notamment à cause des dépenses inconsidérées de sa fille, qui stoppèrent la réalisation des travaux.

Porte du salon de l’ancienne Chartreuse de Nicolas Beaujon au Roule, réutilisée dans le grand salon de la villa « Ile de France », à Saint-Jean-Cap-Ferrat, propriété de l’Institut de France.

Harcelée par les créanciers, elle se résolut finalement à vendre son hôtel sous réserve d’usufruit. Le 19 janvier 1882, la baronne de Rothschild, déjà propriétaire des terrains avoisinants, rachetait l’hôtel Balzac pour la somme de 500.000 francs. Elle n’attendit pas longtemps la jouissance des lieux puisque Madame de Balzac décéda peu après, le 10 avril. En novembre 1882, la baronne de Rothschild devint également propriétaire de l’hôtel Mniszech voisin. Elle fit démolir les deux bâtiments peu de temps après dans le but d’agrandir ses jardins, et les superbes boiseries de Nicolas Beaujon qui s’y trouvaient encore – que l’on peut parfaitement identifier grâce aux relevés de Santi –  furent alors dispersées entre divers membres de la famille Rothschild. Une porte provenant de l’un des deux cabinets de l’ancien appartement des bains de Nicolas Beaujon fut ainsi réutilisée par la baronne Ephrussi de Rothschild dans sa villa de la Côte d’Azur.

Cette porte, ainsi que nos panneaux, forment aujourd’hui le remarquable souvenir historique de l’une des plus emblématiques « folie » du XVIIIe siècle à Paris, et de son illustre propriétaire, doublé de celui tout aussi fort de l’auteur de La Comédie humaine.

Portrait de Nicolas Beaujon par Louis-Michel van Loo, huile sur toile, vers 1748-1755.

Chaalis, Musée de l’Abbaye royale de Chaalis.

Nicolas Beaujon

Originaire d’une famille de négociants en grains et en vins, Nicolas Beaujon naquit à Bordeaux le 28 février 1718. Il prit avec brio la suite de son père comme négociant en grains et prospéra rapidement à l’international en devenant fournisseur des vivres et munitions du Canada au cours des années 1746-1748. Au début des années 1750, il s’associa avec Pierre-François Goossens, négociant en bois de marine, sous la raison sociale de Beaujon, Goossens et Cie, dénommée également Goossens et Cie. Toujours en 1750, il devint également l’un des six directeurs du Commerce de Guyenne, puis devint, en 1751-1752, l’un des deux juges, consuls de Bordeaux.

Receveur général des finances de La Rochelle à partir de 1756, une charge qu’il occupera jusqu’en 1780, il abandonna progressivement ses activités dans le commerce international qui cesseront définitivement en 1760. Son associé Goossens devint trésorier général de la guerre à Madrid, et c’est Jean-Baptiste Vandenyver, leur caissier, qui reprit leurs affaires bancaires.

En 1753, Nicolas Beaujon épousa Louise-Elisabeth Bontemps, fille de Louis Bontemps, l’un des premiers valets de Chambre ordinaires du Roi et gouverneur du palais des Tuileries. Parmi les signataires au contrat de mariage figuraient la marquise de Pompadour, Ange-Laurent Lalive de Jully, cousin germain de la mariée et introducteur des ambassadeurs, et le garde des sceaux et contrôleur général des Finances Machault d’Arnouville.

Étienne de Lavallée-Poussin (1733–1793), Dessin pour un panneau arabesque, aquarelle, vers 1780-1783.
 
New York, The Metropolitan Museum of Art (inv. 1971.513.40).

Lorsque l’abbé Joseph Marie Terray devint contrôleur général des finances de 1769 à la mort de Louis XV en 1774, Nicolas Beaujon devint banquier de la Cour, poste qu’il occupa pendant une dizaine d’années. Au cours de cette période, il devint également le banquier particulier de Madame Du Barry, le trésorier général honoraire de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis en 1771, et le receveur général des finances de Rouen de 1771 à 1786. En 1780, il compta parmi les douze receveurs généraux des finances du Royaume nommés par Necker. A ces différentes charges s’ajoutèrent aussi celles de conseiller d’Etat, de 1756 à 1786, celle de secrétaire du Roi de la grande Chancellerie de France, de 1766 à 1786, et celle de lieutenant de varenne au Louvre à partir de 1773.

Il avait acquis, en 1783, l’hôtel d’Evreux, actuel palais de l’Elysée, après la vente de sa maison de campagne à Issy-les-Moulineaux, aujourd’hui occupée par la mairie. Il fit transformer l’hôtel par Étienne-Louis Boullée, son architecte attitré.

Il le revendit 1.100.000 livres le 12 août 1786, peu avant son décès, au receveur général des finances et banquier de la cour Joseph Duruey. Parmi ses autres biens, il possédait également des terrains au faubourg du Roule sur lesquels il fit bâtir la fameuse « folie Beaujon » d’où proviennent nos panneaux. A la fin de sa vie, sa fortune était colossale et s’élevait, déduction faites des dettes, à 7.254.175 livres. Il mourut sans postérité en son hôtel d’Evreux le 20 décembre 1786.

Plan de l’hôtel de Balzac d’après Eugène Monnier, Croquis d’Architecture, 1887.
Coupe de l’hôtel de Balzac d’après Eugène Monnier, Croquis d’Architecture, 1887.



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