Marqueterie en ‘contrepartie’ d’écaille de tortue brune, de nacre, d’étain, de laiton, et de papiers polychromes très finement peints, à dominantes rouge, bleu et vert, fixés sous corne ; encadrements en placages d’ébène ; bronze doré ; émail ; métal.
H. totale : 258 cm. (8 ft 5 ½ in.).
PENDULE : H. 100.5 cm. (39 ½ in.); L. 55 cm. (21 ¾ in.); Pr. 23 cm. (9 in.).
GAINE: H. 157.5 cm. (62 in.); L. 61 cm. (24 in.) ; Pr. 34 cm. (13 ½ in.).
SIGNATURE : MYNUEL A PARIS, visible sur un cartouche émaillé inséré sous le cadran ; et gravé au revers du mouvement.
PROVENANCE : collection des princes Borghese dans le Salon rouge du Grand Appartement, au 1er étage du Palazzo Borghese, à Rome jusqu’en 1892 ; collection de Son Excellence le prince Paolo Borghese (1845-1920), 9e prince de Sulmona, sa vente in situ à Rome : Catalogue des Objets d’Art et d’Ameublement qui garnissent le Grand Appartement au premier étage du Palais du Prince Borghese à Rome, sous le ministère de Mes Giacomini & Capobianchi, du 28 mars au 9 avril 1892, lot n° 366, repr. ; collection de Giuseppe Volpi (1877-1947), comte de Misurata, gouverneur de la Tripolitaine (1922), ministre des Finances et du Trésor du royaume d’Italie (1925), président de la Confindustria (1934), et fondateur de la Mostra (1932), au sein du Palazzo Volpi, Sestiere di S. Marco, 3944, sur le Grand Canal, à Venise.
BIBLIOGRAPHIE COMPARATIVE : André Boutemy, « Une pendule au Metropolitan Museum », B.S.H.A.F. (1971), 1972, p. 103-104 ; Jean-Dominique Augarde, « Charles Cressent et Jacques Confesseur », L’Estampille, n° 195, septembre 1986, p. 54 ; Jean-Dominique Augarde, Les ouvriers du temps. La pendule à Paris de Louis XIV à Napoléon Ier, Genève, Antiquorum, 1996, p. 34, fig. 18 ; Alexandre Pradère, Charles Cressent, sculpteur, ébéniste du Régent, Dijon, 2003, p. 189, 191 et 300, cat. n° 237 ; Calin Demetrescu, Les ébéniste de la Couronne sous le règne de Louis XIV, Lausanne, 2021, p. 369-370.


Le modèle de cette pendule dite « à Léda » fut élaboré par Charles Cressent vers 1720. On en répertorie seulement trois à ce jour, dont une seule sur gaine, celle de la collection des princes Borghese présentée ici, toutes trois aux cadrans et mouvements signés Mynuel à Paris, (ill. 1) auxquelles vient s’ajouter une quatrième, au mouvement signé Guiot à Paris, ayant perdu sa figure de Léda, remplacée ultérieurement par un cartouche rocaille ailé à motifs de coquilles et de cornes d’abondance. Concernant les deux autres pendules susmentionnées, l’une fit partie de la collection du baron Maurice de Rothschild, au château de Prégny, en Suisse, vendue à Paris dans la collection de « Madame X », au sein de la galerie Charpentier, le 6 avril 1957, lot n° 6 (ill. 2). Elle fut acquise par l’antiquaire Marcel Bissey à Paris qui la revendit en 1961 au Metropolitan Museum of Art, à New York, grâce au Fletcher Fund (inv. 61.69). La seconde, qui est posée sur une console d’applique, est apparue sur le marché de l’art parisien, il y a maintenant quelques années ; elle est citée par Calin Demetrescu. Cette dernière montre, à l’exception de la marqueterie visible à l’intérieur de la boîte qui a pu être changée, un décor marqueté correspondant exactement au nôtre mais en ‘première partie’ de laiton et d’écaille.
Très riche, la boîte de ces pendules présente une forme violonnée à porte de façade vitrée, ceinte d’une puissante bordure moulurée de bronze, sur la base de laquelle vient prendre appui, également en bronze, une imposante figure de Léda, fille de Thestios, roi d’Étolie, et épouse de Tyndare, roi de Sparte, enlevée à travers des nuées par Jupiter métamorphosé en cygne. Au-dessus du groupe, un cadran de cuivre très finement ciselé à motifs de jeux de bandes, palmettes et fleurons, est cerclé de douze cabochons en émail indiquant les heures en chiffres romains ; un cartouche en émail supplémentaire, visible sous le cadran, porte la signature Mynuel à Paris.
Un masque de Mercure, au casque ailé et flanqué de caducées, surplombe ce cadran, encadré de deux puissantes volutes de bronze à frise de canaux et de godrons, placées aux épaulements de la boîte, chacune terminée d’une tête de bouc disposée à mi-cadran. Couronnant la pendule, un étroit piédestal à face concave et partie supérieure à débord curviligne, flanqué de part et d’autre par deux casques à cimier ‘à l’antique’, est ponctué d’une figure d’enfant nu, tenant un sablier, couché sur des nuées, et symbolisant le Temps qui s’écoule.
La pendule, dont les petits côtés montrent des compartiments oblongs vitrés et surmontés d’un petit trophée de bronze aux attributs de l’Amour, repose sur un opulent piètement de bronze doré montrant des pieds antérieurs composés de deux sphinges ailées prenant chacune appui sur un coquillage, et des pieds postérieurs formés d’un masque de lion émergeant de volutes – inspiré de modèles créés par François Antoine Vassé (1681-1736) vers 1712 – et posé sur un dé en forme de grecque. Chacun de ces pieds est surmonté d’une ample volute d’acanthes à chute de piastres venant ‘épouser’ les courbes de la partie inférieure de la boîte.

Si la pendule du Metropolitan Museum of Art et celle mentionnée par Calin Demetrescu montrent toutes deux un décor en ‘première partie’ de marqueterie de cuivre sur un fond d’écaille brune, le tout dans des encadrements plaqués en ébène, le décor en ‘contre-partie’ de la pendule des princes Borghese apparait en revanche beaucoup plus riche, réhaussé par des inclusions de nacre montrant en particulier des papillons, d’étain et de papiers polychromes très finement peints, à dominantes rouge, bleu et vert, fixés sous corne.


Ce décor se poursuit sur la gaine évasée de la pendule, dont la forme évoque celle visible sur un rarissime dessin à l’encre noire et lavis sur papier, à taille d’exécution, daté vers 1710-1715, attribué à Alexandre-Jean Oppenordt (1639-1715), très certainement exécuté à l’intention de Frédéric-Auguste Ier de Saxe (1670-1733), dit « Auguste le Fort », prince-électeur de Saxe et roi de Pologne, et conservé au Kupferstichkabinett de Dresde (inv. C 6724). Cette gaine, au même titre que la pendule qu’elle supporte, présente un très riche décor de bronze, dont un masque de faune ou de satyre souriant, coiffé d’une palmette stylisée à motifs de canaux, qui appartient aux modèles d’André-Charles Boulle. On le retrouve en effet ornant le centre des petits côtés de plusieurs bureaux plats du maître, à l’image de celui commandité en 1715 par Louis IV Henri de Bourbon-Condé (1692-1740), 7e prince de Condé, pour son château de Chantilly, aujourd’hui conservé au château de Versailles (in. VMB 960) et aussi sur le bureau qu’il réalisa pour Jean Baptiste de Machault d’Arnouville, comte d’Arnouville (1701-1794), contrôleur général des finances de Louis XV (1745-1754), puis secrétaire d’État de la Marine (1754) et garde des sceaux de France (1750) (ill. 3&4). Les chutes à masques de lion surmontés d’un cartouche mosaiqués flanqués de faisceaux enrubannés et rehaussés d’une palmette godronnée en ‘aile de chauve-souris’, sont exactement les mêmes que celles ornant la gaines de la pendule dite « du char d’Apollon », exécutée avant 1715 également pour les princes de Condé au château de Chantilly, longtemps attribuée à Boulle et à ses fils, mais réattribuée depuis, par Calin Demetrescu, à Alexandre-Jean Oppenordt. Cette pendule extraordinaire, au mouvement signé comme ici Mynuel à Paris, appartient aujourd’hui aux collections du château de Fontainebleau (inv. F 829c) (ill. 5&6). L’emploi de ces bronzes, caractéristiques de l’œuvre de Boulle et de ses fils, semblent bel et bien attester une collaboration entre l’atelier de ces derniers et celui de Cressent. Et si le modèle des chutes de notre gaine peut être attribué à Oppenordt, celui-ci étant mort depuis 1715, il est tout-à-fait possible qu’il ait continué à être exploité par Boulle fils, puis par Cressent, la collaboration entre André-Charles Boulle et Alexandre-Jean Openordt ayant été indéniable pour reprendre le terme de Calin Demetrescu.

Tous les bronzes caractérisant notre pendule appartiennent bel et bien en revanche aux modèles propres de Cressent. Ils ont en effet été décrits en 1723 dans le cadre d’un rapport d’expertise concernant des effets saisis chez Cressent à la suite d’un procès qui l’opposa à la corporation des fondeurs en bronze, un procès qui se poursuivit jusqu’en 1724 : « Plus deux figures de même façon, représentans Leyda, lesquels sont pour mettre au-dessous de cadrans, lesquelles figures sont réparées […] Plus une autre figure de femme, sortant de la fonte, réprésentant Layda […] Plus deux testes de Mercure sortans de la fonte, aussy imparfaits […] Plus deux sphinx apuyez sur une coquille de roquailles, ornées de leurs aisles et rinceaux de feuilles d’orfan, lesquels sphinx sont finis et cizelés, un desquels sphinx est un modèle […] ». A la demande de Cressent, dans le cadre de la même affaires, plusieurs dépositions de bronziers travaillant pour lui attestèrent du fait que les bronzes litigieux saisis chez lui avaient en fait bel et bien été réalisés par des maîtres fondeurs, ainsi que le spécifiaient les règlements corporatifs de l’époque. Parmi ces derniers, un jeune maître fondeur âgé de vingt-trois ans et demi, Guillaume Lombard (v. 1700 – après 1751) déclara « qu’il a réparé et cizelé pour ledit Cressen […] quatre garniture de pendules à Léda et les pieds portés par deux sphinx […]. Ces précieuses informations attestent sans conteste que les pendules de notre modèle furent belle et bien assemblées par Cressent dans son atelier aux alentours des années 1720-1723. Mais celui-ci n’ayant jamais utilisé de marqueterie dite ‘Boulle’ dans sa production, autrement que pour quelques-unes de ses pièces d’horlogerie, Calin Demetrescu a avancé l’hypothèse que les boîtes de ces pendules, ainsi que leurs consoles et gaines associées présentant ce type de décor, aient été en réalité exécutées avant mai 1719 dans l’atelier de Joseph Poitou (v. 1680-1719). Ce dernier, qui pratiquait en effet la marqueterie de cuivre et d’écaille, était précisément devenu, au cours de cette période, le principal collaborateur de Cressent en matière d’ébénisterie. Les deux hommes étaient particulièrement proches, au point que Cressent, à la mort de son fidèle collaborateur, devint le tuteur de son unique enfant alors mineur, Marguerite-Joseph Poitou, et épousa, dès le mois de septembre de la même année, en secondes noces, sa veuve, Claude Poitou, née Chevanne.


Ill. 8 : Commode à deux rangs de tiroirs attribuée à Joseph Poitou, Paris, avant 1719, présentant au niveau de ses petits côtés un décor marqueté identique mais en ‘première partie’ à celui ornant l’intérieur du vantail postérieur de notre pendule. Vente à Paris, Drouot, Rive-Gauche, Me Oger, 26 novembre 1979, lot n° 64 ; puis collection Hubert de Givenchy, vente Christie’s à Monaco, le 4 décembre 1993, lot n° 78 ; et vente Christie’s à Paris, Hubert de Givenchy – Collectionneur : Chefs-d’oeuvre, 14 juin 2022, lot n° 37. Reproduite dans l’ouvrage de Calin Demetrescu, Les ébénistes de la Couronne sous le règne de Louis XIV, Lausanne, 2021, p. 372, fig. 374.


Cette hypothèse est ici totalement confirmée par le panneau marqueté en ‘contre-partie’ ornant l’intérieur du vantail postérieur de notre pendule, à bordures en forme de jeux de bandes polylobées, ponctuées d’un masque bachique auréolé, et terminées au niveau des enroulements inférieurs par de singulières têtes de loup ou de chien, entre lesquelles s’élancent deux branches feuillagées au naturel flanquant une chutes de fleurons (ill. 7). Ce panneau correspond exactement à ceux exécutés en ‘première partie’ décorant les petits côtés d’une commode à deux rangs de tiroirs unanimement attribuée à Joseph Poitou et provenant de la collection Hubert de Givenchy (1927-2018) (ill. 8&9). Une variante de ce modèle de commode, mais plaquée en amarante, est conservée à New York, au Metropolitan Museum of Art, vendue au musée en 1925 par Seligmann, Rey & Co. (inv. 25.160). Le décor marqueté à fond de laiton, incluant des incrustations de nacre, d’étain et de corne polychrome de notre pendule et de sa gaine, forme de surcroît ici le seul exemple connu de ce type de décor en ‘contrepartie’ polychrome répertorié dans la production aujourd’hui identifiée de Joseph Poitou.


Toutes les pendules de notre modèle – excepté la quatrième mentionnée plus haut vendue par Sotheby’s Londres, le 6 juillet 1984, lot n° 11 – ont reçu des mouvements de Louis Mynuel, qui fut sans conteste l’un des plus importants horlogers du début du XVIIIe siècle, particulièrement réputé pour l’excellence de ses mouvements.
Mynuel oeuvra pour une clientèle des plus prestigieuses, comprenant notamment les princes de Condé, Clément-Auguste de Bavière, archevêque-électeur de Cologne, Stanislas Leszczinski, roi de Pologne, les ducs de Mortemart, de Luynes, de Villars, le cardinal de Gesvres, le comte de Hoym, ministre d’Auguste II de Saxe, MM. Titon de Coigny et Moreau de Verneuil, sans oublier les cours de Parme et de Suède. Fils de Jacques, marchand orfèvre, et de Jacquette Du Ventre, Mynuel travailla à plusieurs reprises avec Cressent, mais également avec Boulle et ses fils, Bernard 1er Van Risamburgh, le sieur Barbier, Louis Chéron, Paul Consenne, Jean Hahn, dit Le Coq, P. Cagnet, François Goyer , et Jean-Joseph de Saint-Germain. Né à Dieppe vers 1675-1680, il était compagnon horloger lorsqu’il arriva à Paris. Etabli rue de Harlay, il épousa le 10 février 1705 Marie-Madeleine Martin, fille d’un barbier perruquier, et obtint le 19 mai de la même année, le brevet de Marchand-horloger Privilégié du Roi suivant la Cour, charge qu’il conserva jusqu’à sa mort, le 23 mai 1742, et dont la survivance échut à sa veuve qui reprit l’atelier jusqu’en 1747.
« Une grande Pendule en marqueterie de boule, avec sa gaîne de même, dont les bronzes sont dorés d’or moulu. Elle est d’environ sept pieds de hauteur, & a été faite par Minuel, Horloger à Paris », dont la description pourrait correspondre à la nôtre, exception faite de sa hauteur plus petite – sept pieds correspondant à 227,36 cm. – fut vendue aux enchères à Paris, le 10 décembre 1764, à l’hôtel d’Aligre, rue Saint-Honoré. Elle fut acquise à la vente par le marchand d’art Neveu pour la très importante somme de 3060 livres, nous donnant ainsi un exemple concret de la valeur pour le moins conséquente d’une telle pendule et de sa gaine à la fin du règne de Louis XV (ill. 10&11).

Paolo Borghese, 9e prince de Sulmona
Paolo Borghese naquit à Rome le 13 septembre 1845, fils de Marcantonio V Borghese (1814-1886), 8e prince de Sulmona, et de sa seconde épouse, la duchesse Thérèse de La Rochefoucauld (1823-1894). À la mort de son père en 1886, il lui succèda dans les titres et l’administration du patrimoine familial. Il épousa le 2 décembre 1866 à Oponice, en Hongrie, la comtesse Ilona Apponyi de Nagy-Appony (1848-1914), fille du diplomate autrichien Rudolf Apponyi de Nagy-Appony, et son épouse, la comtesse Anna von Beckendorff.
En termes d’affaires personnelles, il n’eut guère de chance. Impliqué dans les spéculations immobilières de la fin du XIXe siècle à Rome, avec son beau-frère le prince Rodolfo Boncompagni Ludovisi, il fut contraint de vendre une grande partie des actifs constituant la fortune familiale.

Le palais Borghèse, à Rome, fut ainsi vendu, ses collections dispersées aux enchères (ill. 14). Une première vente anonyme d’objets d’art et d’ameublement se tint à Paris, à la galerie Georges Petit, sous le ministère de Me Paul Chevallier, du 2 au 3 juillet 1891. Une seconde eut lieu à Rome l’année suivante, dispersant du 28 mars au 9 avril, les meubles et les objets d’art, dont notre pendule et sa gaine, qui garnissaient le grand appartement au premier étage du palais Borghese (ill. 12, 13&15).


Elles fut suivie, du 16 mai au 7 juin de la même année, par la vente de la bibliothèque du prince. Plusieurs autres ventes eurent lieu en 1893 et en 1894, achevant ainsi la dispersion de ce qui fut l’une des plus importantes collection privée d’Italie. La Villa Borghèse, incluant le splendide parc, fut achetée en 1901 par l’État italien, ainsi que les très importantes collections d’art familiales, déjà présentes dans le palais et qui avaient été transférées à la Villa pour former la Galerie Borghèse.
Le parc fut ensuite transféré de l’État à la municipalité de Rome en 1903. Au cours de la même période, l’intégralité des archives Borghèse fut acquise par le pape Léon XIII. Après ces événements dramatiques, le prince Paolo Borghèse abandonna sa ville natale pour s’installer à Venise, où il mourut le 18 novembre 1920, à l’âge de soixante-quinze ans.