Bronze ciselé et doré et cristaux de Mont-Cenis.
H. 205 cm. (80 ¾ in.); D. 132 cm. (52 in.).
PROVENANCE : collection des ducs de Massa, 111 rue de la Boétie, 52 avenue des Champs-Elysée, à Paris ; acquis par le baron Elie de Rothschild (1917-2007) et placé après 1956 dans son hôtel, sis au n° 11 de la rue Masseran, à Paris ; collection de Maurice Segoura (1932-2013), à Paris ; collection d’Hubert de Givenchy (1927-2018), au sein de l’hôtel d’Orrouer, connu également sous le nom d’hôtel de Bauffremont, sis au n° 87 de la rue de Grenelle, à Paris.
Ce très important lustre d’époque Empire, en bronze doré et cristaux de Mont-Cenis, fit partie de la collection des ducs de Massa et orna le salon de l’hôtel portant leur nom, sis au 111 rue de la Boétie, 52 avenue des Champs-Elysée, à Paris, où il fut photographié dans les années 20 par Charles Joseph Antoine Lansiaux (1855-1939) (voir ci-dessous). Acquis par le baron Elie de Rothschild (1917-2007), il orna après 1956 l’un des salons de son hôtel, sis au n° 11 de la rue Masseran, dans le 7e arrondissement de la capitale.
Remarquablement ciselé et présentant toujours sa dorure d’origine, ce lustre est structuré autour d’un grand vase central en forme de ‘loutrophore’ à panse unie, enrichi, au niveau de l’encolure, d’une frise évasée alternant fleurons et feuilles lancéolées. Le vase repose sur un piédouche et une plinthe circulaire à doucines unies, le tout fixé à une très riche ‘corbeille’ ornée de masques feuillagés, de palmettes stylisées, soulignées de fleurons à enroulements et rosettes, de frises de raies de cœur, et d’une luxuriante corolle combinant acanthes et feuillages lancéolés. Un premier rang de dix-huit bras de lumière ‘en console’ et enroulement à rosettes, chacun souligné d’une ample palme stylisée à graines et terminé par un binet évasé ciselé à motifs feuillagés, émerge de rosaces rythmant la ceinture de la ‘corbeille’, rehaussé d’un second rang, au diamètre moindre, composés de neuf lumières supplémentaires fixées au niveau de la ceinture du vase ‘loutrophore’ décrit plus haut. Une tige de bronze doré relie ce dernier à un ‘pavillon’ circulaire auréolé de hautes palmettes stylisées ‘en consoles’, doublées d’une frise de courtes palmettes similaires mais orientées vers le bas. Une très riche ornementation de guirlandes de cristaux, pendeloques, pampilles et poire facettées, achèvent ici l’éblouissant décor de ce luminaire, témoin de ce qui se fabriquait alors de plus luxueux en la matière à Paris sous l’Empire.
Des lustres très proches de celui-ci furent livrés au Garde-Meuble impérial, entre 1805 et 1810, en particulier par Antoine-André Ravrio, bronzier et doreur établi rue de Richelieu, au n° 93. Ils servirent dans les différentes résidences officielles, dont le palais des Tuileries, le palais de Saint-Cloud, ou encore le palais de l’Elysée, résidence à cette époque du prince Murat.

Les cristaux de très grande pureté caractérisant la plupart de ces lustres provenaient pour l’essentiel de la manufacture de Mont-Cenis, principal fournisseur sous l’Empire et la Restauration. Initialement fondée sur les hauteurs de Saint-Cloud en 1784 et nommée « Manufacture des Cristaux de la Reine » en raison du patronage que lui accord la reine Marie-Antoinette, la manufacture fut déplacée en Bourgogne trois ans plus tard, et installée à Mont-Cenis, à proximité du Creusot. Cette décision fut prise par arrêt du Conseil d’Etat du Roi, le 18 février 1787, à Versailles : « […] Sa Majesté a reconnu qu’il serait plus avantageux, pour cet établissement, d’être transféré au Creuzot près de Mont-Cenis en Bourgogne, attendu que les matières premières nécessaires pour alimenter la dite Manufacture se trouvant sur le lieu, ce sera un moyen de porter cette manufacture […] au plus haut degré de perfection dont elle est susceptible ».
L’importance et la qualité des mines de houille et de fer de la vallée de la Charbonnière justifièrent également le choix stratégique de cet emplacement. La manufacture connut au début du XIXe siècle un très grand essor sous la houlette de deux entrepreneurs : Benjamin-François Ladouëpe du Fougerais (1766-1821) et son beau-frère Xavier Veytard, auquel succéda Charles- Clément Boucacourt au début des années 1810. La cristallerie acquit rapidement une très grande renommée, tant en France qu’à l’étranger. Sous l’Empire, l’établissement porta le titre de « Manufacture des cristaux de S.M. l’Impératrice ».
Il reçut une médaille d’or à l’Exposition des produits de l’industrie de 1806, se montrant encore « supérieur par l’éclat de son cristal, par le goût dans les formes et dans l’emploi de la taille à diamans. Le jury a vu de beaux lustres sortis de Mont-Cenis ; il en a été exporté des cristaux qui ont obtenu, chez l’étranger, la préférence sur les cristaux de fabrique anglaise ».
La manufacture disposa d’un dépôt situé rue de Bondy à Paris. Elle réalisait des pièces de forme et de gobeleterie, mais également des cristaux taillés à l’intention des fabricants de lustres comme Chaumont ou Ravrio auprès desquels le Garde-Meuble impérial se fournissait. En décembre 1810, un vérificateur du Mobilier impérial du nom de Mathurin Sulleau écrivait : « les cristaux de Mont-Cenis sont reconnus supérieurs en qualité à tout ce qui se fait en ce genre soit en manufactures de France ou de Bohême […] ». Dans les années 1810, la famille Chagot prit la tête de la cristallerie et la conserva jusqu’en 1832, année au cours de laquelle elle fut finalement cédée aux manufactures concurrentes de Saint-Louis et de Baccarat. Elle avait encore entre-temps obtenu une nouvelle médaille d’or à l’Exposition des produits de l’industrie de 1819.
Nicolas-François-Sylvestre Régnier et Anne-Charlotte, dite « Nancy » Macdonald, duc et duchesse de Massa
Anne-Charlotte, dite « Nancy » Macdonald (1792-1870), fille ainée du maréchal Macdonald, duc de Tarente, épousa en 1810 Nicolas-François-Sylvestre Régnier (1783-1851), 2e duc de Massa, préfet sous l’Empire et la Restauration, pair de France de 1816 à 1848. Elle fut dame d’honneur de la reine Marie-Amélie et des princesses royales sous Louis-Philippe. Elle mourut le 28 mai 1870 au château de Moncontour, à Vouvray, en Indre-et-Loire.
Né à Nancy en 1783, Nicolas-François-Sylvestre Régnier était le fils de Claude-Ambroise Régnier (1746-1814), 1er duc de Massa en 1809, ministre de la Justice de Napoléon 1er, et de Charlotte Lejeune (1748-1835). Il fut nommé 1er comte de Gronau et de l’Empire en 1811, 2e duc de Massa à la mort de son père en 1814, et pair de France de 1816 à 1848. Le duc ne suivit pas comme son père la carrière du barreau, mais préféra celle de la haute administration.

Nommé parmi les premiers auditeurs au Conseil d’État en thermidor an XI (22 juillet 1801), il fut détaché au ministère de la justice, à la section de législation de 1803 à 1808, mais aussi à la commission du contentieux de 1807 à 1808. Passé en service extraordinaire en 1808, il fut nommé sous-préfet de Château-Salins le 19 octobre de la même année, avant de devenir secrétaire général du Conseil du sceau des titres, le 12 septembre 1810. En avril 1812, il devint auditeur de première classe en service ordinaire près du ministre de la Justice et de la section de législation, un poste qu’il occupa jusqu’en 1813 et qui lui permit en particulier d’assister aux séances du Conseil présidées par l’Empereur. En 1813, il repassa en service extraordinaire et devint préfet de l’Oise.
En 1814, après avoir fait contre les Alliés envahissant le territoire national diverses proclamations très énergiques, il adhéra finalement à la déchéance de Napoléon, attitude qui lui valut d’être confirmé dans son poste par Louis XVIII pendant la Première Restauration. Il prit alors résolument la cause des Bourbons. Pendant les Cent-Jours, Napoléon l’invita néanmoins à continuer ses fonctions, mais le duc refusa, et, imitant son beau-père, le maréchal Macdonald, il donna sa démission. La préfecture fut alors confiée au baron Basset de Châteaubourg.

Sous la Seconde Restauration, Nicolas Régnier fut nommé préfet du Cher, le 14 juillet 1815, mais dut rapidement se démettre de ses fonctions lorsqu’il fut appelé, le 10 juillet 1816, à siéger à la Chambre des pairs. Louis XVIII l’avait créé pair de France sous le titre de duc de Massa, que portait son père, et ses lettres d’institution de pairie héréditaire furent registrées à la chambre haute et à la cour royale de Paris les 15 janvier et 2 mai 1818. Il fut également créé officier de la Légion d’honneur le 19 août 1823. Votant généralement avec les modérés, il prêta serment à Louis-Philippe Ier après les Trois Glorieuses. Élevé à la dignité de commandeur de la Légion d’honneur, le 30 avril 1836, il siégea à la Chambre des pairs jusqu’à la révolution de février 1848 et la proclamation de la Deuxième République. Nicolas Régnier s’éteignit le 20 août 1851 au château de Moncontour. Le duc et la duchesse de Massa furent propriétaire du domaine des Coudrais à Etiolles, dans l’Essonne, qu’ils revendirent à Antoine Alexandre de Canouville.
Le couple eut cinq enfants, parmi lesquels Alphonse (1814-1846), marquis de Massa, marié avec Caroline Leroux (1816-1874). C’est le fils de ces derniers, André Philippe Alfred (1837-1913), comte de Gronau, qui devint le 3e duc de Massa à la mort de son grand-père en 1851. Il devint compositeur et mourut sans postérité. Le titre de 4e duc de Massa revint alors à son cousin germain, Jean-Louis-Napoléon-Eugène Régnier (1875-1946), fils d’Alexandre-Philippe Régnier (1831-1910), marquis de Massa et frère d’Alphonse. Le 4e duc de Massa épousa le 15 octobre 1903 à Paris Odette-Marie-Catherine-Armande de Boutray (1880-1961). Né en 1905, leur fils André Régnier, 5e duc de Massa, s’éteignit sans postérité en 1962.
L’hôtel des ducs de Massa, 111 rue de la Boétie à Paris

En 1853, il fut acquis pour la somme de 800.000 francs par le baron André Hélène Roger (1804-1880), qui avait épousé vers 1848 Catherine Leroux, veuve d’Alphonse Régnier, marquis de Massa, décédé deux ans plus tôt, et mère d’André Philippe Alfred (1837-1913), comte de Gronau, qui venait tout juste d’hériter du titre de 3e duc de Massa. Catherine Leroux eut avec André-Hélène Roger, un fils dénommé Eugène (1850-1906), qui devint très connu sous le nom de « baron Roger ». A partir de 1857, l’hôtel, qui prit alors le nom d’hôtel de Massa, fut simultanément occupé par le 3e duc de Massa et le baron Roger. Richement meublé, en partie au moyen de meubles et d’objets d’art d’époque Premier Empire provenant des collections héritées de Nicolas-François-Sylvestre Régnier et « Nancy » Macdonald, l’hôtel demeura dans le giron des ducs de Massa jusqu’en 1926. En 1927, Jean-Louis-Napoléon-Eugène Régnier (1875-1946), 4e duc de Massa, le vendit à deux hommes d’affaires, Théophile Bader, président des Galeries Lafayette, et André Lévy, qui s’occupait alors d’opérations immobilières.
Cet hôtel du XVIIIe siècle avait été bâti entre 1777 et 1779 par l’architecte Jean-Baptiste Le Boursier pour Denis-Philibert Thiroux de Montsauge, écuyer, seigneur de la Bretêche Saint-Nom de Champillot, administrateur général des Postes, au moins depuis 1756, et receveur général des Finances de Paris, qui avait épousé la fille du fermier général Étienne-Michel Bouret. Cet hôtel fut successivement occupé par des hôtes prestigieux : acquis par le duc de Richelieu en 1788 ; saisi comme bien d’émigré en 1793 ; racheté par Bonaparte, Premier Consul, en 1802 ; loué au comte Ferdinando Marescalchi, ambassadeur du royaume d’Italie à Paris en 1805 ; acquis par la comtesse de Durfort en 1815, puis occupé par sa fille la comtesse de Juigné en 1827 ; il fut vendu au comte Charles de Flahaut en 1830 qui l’occupa avec sa famille pendant vingt-trois ans.

Ces derniers ne voulurent pas habiter l’hôtel, mais préférèrent construire sur les Champs-Élysées, devenue à cette époque une avenue à la mode, un vaste complexe magasins-banque-building qui fut édifié par André Arfvidson pour la National City Bank of America, et qui devint les galeries Lafayette Champs-Élysées, sises au nos 52-60 de la célèbre avenue.

Cette opération immobilière n’entraîna cependant pas la démolition de l’hôtel de Massa, qui avait été classé monument historique. André Lévy, ami d’Édouard Herriot, Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts, s’entendit en effet avec ce dernier pour organiser et financer le « déplacement » de l’hôtel.
Celui-ci fut donné à l’État en 1928 à la condition expresse qu’il puisse être mis à la disposition de la Société des gens de lettres (SGDL), alors présidée par Édouard Estaunié, qui l’occupera pour un franc symbolique. La SGDL avait siégé jusque-là dans des locaux précaires situés au 14, Cité de Trévise jusqu’en 1869, puis dans le bel hôtel du 10, Cité Rougemont. L’État décida de lui offrir une parcelle du jardin de l’Observatoire de Paris sur laquelle fut « déplacé », très fidèlement, l’hôtel de Massa, sur décision d’Édouard Herriot. Le bâtiment fut transporté pierre par pierre. Et on put assister ainsi à la transhumance des murs, des charpentes, des lambris, des parquets et du moindre des matériaux de cet hôtel célèbre, une tâche menée à bien sous la direction de l’architecte André Ventre.
Le baron Elie de Rotschild et L’hôtel du 11 rue Masseran à Paris

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, notre lustre fut acquis par le baron Élie de Rothschild (1917-2007) qui le plaça dans l’un des salons de l’hôtel Masseran à Paris, situé au n° 11 de la rue du même nom dans le 7e arrondissement. Situé à proximité des Invalides, l’hôtel Masseran avait été édifié en 1787 pour Carlo Sebastiano Ferrero Fieschi (1760-1826), prince Masserano, par l’architecte Alexandre-Théodore Brongniart (1739-1813), l’auteur du palais de la Bourse, qui résidait à deux pas, sur le boulevard des Invalides, et était de surcroît le propriétaire des terrains sur lesquels fut bâti l’hôtel. Grand d’Espagne, membre de l’illustre maison génoise des Fieschi, Carlo Sebastiano était le fils de Vittorio Filippo Ferrero Fieschi (1713-1777), prince Masserano, et de la princesse née Charlotte Louise de Rohan (1722-1786), fille du duc de Montbazon.
Il avait épousé en 1776 Adélaïde Augustine Joachime de Béthune (1756-1790), petite-fille du richissime financier Louis Antoine Crozat. Du côté maternel, le prince descendait de Charles-Emmanuel II de Savoie et était également cousin du roi Louis XVI.
En 1836, la demeure fut acquise par un banquier parisien d’origine belge Louis François-Xavier de Clercq qui mourut en 1838. Sa femme, née Henriette Crombez-Lefebvre, résida rarement rue Masseran, préférant sa résidence d’Oignies. Un grand salon de style Louis XVI fut cependant créé au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, dans un style si pur qu’on l’a longtemps considéré comme une création originale de Brongniart.

Après la mort de Madame de Clercq en 1878, l’hôtel passa à sa fille, Berthe Céline Françoise Marie, comtesse de Boisgelin par son mariage avec Alexandre Marie de Boisgelin, puis à leur gendre, le comte Karl Jacques Marie Théodore Bonnin de La Bonninière de Beaumont (1852-1913), époux d’Henriette Marie Berthe de Boisgelin (1856-1925).
Arbitre des élégances et des mondanités pendant près d’un demi-siècle, leur fils aîné, le comte Étienne de Beaumont (1883-1956), ami de Cocteau, mécène des ballets russes de Serge de Diaghilev, de Braque et de Picasso, y donna des fêtes célèbres.
Après sa mort, l’hôtel fut acquis par le baron et la baronne Élie de Rothschild, cette dernière née Liliane Fould-Springer (1916-2003), qui firent remonter dans le salon dit « Boffrand», un somptueux ensemble de boiseries exécutées entre 1720 et 1723 par les sculpteurs Taupin, Le Goupil et Desgoulons pour l’hôtel de la comtesse de Parabère, situé au n° 22 de la place Vendôme, un hôtel qui appartenaient au baron Fould-Springer, père de la baronne Liliane.