MEUBLE ‘COQUILLIER’

Paris, époque Louis XV, vers 1758-1762.
JOSEPH BAUMHAUER, DIT JOSEPH († EN 1772), PHILIPPE CAFFIERI (1714-1774), D’APRÈS LES DESSINS DE LOUIS-JOSEPH LE LORRAIN (1715-1759)

Exécuté pour le cabinet d’Ange-Laurent Lalive de Jully (1725-1779), Introducteur des Ambassadeurs à la Cour.

Bâti en chêne ; ébène et placages d’ébène ; bronze doré ; filets de laiton ; glace ; marbre rouge griotte.

H. 94 cm. (37 in.); L. 161.5 cm. (63 ½ in.); Pr. 49.5 cm. (19 ½ in).

ESTAMPILLES : JOSEPH à une reprise ; et J.F. LELEU à deux reprises, qui modifia et adapta le meuble vers 1764, lors de la réinstallation du cabinet ‘flamand’ de Lalive de Jully dans le nouvel hôtel particulier acquis par lui au 4-6 de la rue de Ménars, à Paris ; poinçon JME (Jurande des Menuisiers et Ebénistes) à une reprise.

MARQUES ET INSCRIPTIONS : Seligmann, inscription manuscrite à la mine de plomb, visible au centre d’une étiquette ovale de papier beige au pourtour dentelé et à double liseré rouge de la Maison Chenue, portant imprimé également en rouge la mention: CHENUE / EMBALLEUR / 5 RUE DE LA TERRASSE – PARIS;  4068 inscrit à la mine de plomb sur une étiquette circulaire blanche fixée sous le marbre ; présence d’une étiquette d’inventaire imprimée au nom de Getty.

PROVENANCE : Provenance : exécuté à Paris vers 1758-1762, en suite d’un grand bureau plat, de son cartonnier, et de sa pendule, aujourd’hui conservés au château de Chantilly (inv. OA 357), de trois autres meubles ‘coquilliers’, pour le cabinet d’Ange-Laurent de Lalive de Jully (1725-1779), dans son hôtel particulier, sis à l’actuel n° 366 de la rue Saint-Honoré, à proximité de la place Vendôme, à Paris ; réinstallé vers 1764 dans le nouvelle hôtel particulier acquis par Lalive de Jully au 4-6 de la rue de Ménars à Paris, où il est mentionné par ce dernier ; Catalogue raisonné des tableaux de différentes écoles, des figures & bustes de marbre, des figures, groupes & bas-reliefs de terre cuite, des morceaux en ivoire, des desseins & estampes, des meubles précieux par Boule & Philippe Cassieri, des coquilles univalves & bivalves, choisies, & d’autres objets qui composent le cabinet de M. de Lalive de Jully, ancien Introducteur des ambassadeurs, honoraire de l’Académie Royale de Peinture, par Pierre Remy, cette vente se fera le lundi 5 mars 1770, & jours suivans, trois heures & demie précise de relevée, rue de Menard au coin de la rue de Richelieu, p. 93-94, lot n° 288 (non vendu) ; acquis en même temps que l’hôtel de la rue de Ménars par Jacques-Philippe de Choiseul-Stainville (1727-1789), maréchal de France et frère d’Étienne-François, duc de Choiseul-Stainville (1719-1785), ministre de Louis XV ; réinstallé vers 1785 dans le nouvel hôtel particulier du maréchal, sis rue d’Artois, à Paris, où il demeura jusqu’à sa vente du 23 novembre 1789 ; Catalogue de tableaux des écoles hollandaise, flamande et française, peintures en émail, par le célèbre Petitot, figures de marbre, vases de porcelaine, lanternes montées en bronze, meubles divers, riche boucles, boutons de col, chaînes & bagues en diamans, boîtes précieuses montées en or, épée à garde d’or, lunettes de longue vue, différens bijoux & autres ojets curieux, qui composaient le cabinet de feu M. le Maréchal de Choiseul Stainville, par J. Folliot & F. Delalande, dont la vente commencera le lundi 23 novembre 1789, trois heures de relevée, en son hôtel, rue d’Artois, chaussée d’Antin, p. 30, lot n° 78 (vendu 560 livres) ; collection Seligmann, à Paris dans les années 20 ; vendu par ce dernier à Sir Philip Sassoon (1888-1939) ; collection de Sir Philip Sassoon, Bt., 25 Park Lane, à Londres ; inventorié à deux reprises dans la bibliothèque avant 1927 et en 1939 ; par héritage, collection sa sœur, Sybil Rachel Betty(1894-1989), née Sassoon, marquise de Cholmondeley, à Houghton Hall, Norfolk ; vente ‘Works of Art from Houghton Hall’, Christie’s Londres, 8 décembre 1994, lot n° 80 ; acquis à la vente par Ann et Gordon Getty ; The Ann & Gordon Getty Collection, vente Christie’s à New York, le 22 octobre 2022, lot n° 28 ; acquis à la vente par la galerie Steinitz à Paris.

EXPOSITIONS : Three French Reigns (Louis XIV, XV, & XVI), Loan Exhibition in Aid of the Royal Northern Hospital at 25 Park Lane, Londres, du 21 février au 5 avril 1933, cat. n° 541 de l’exposition (repr. dans le catalogue dans la Large Drawing Room, p. 75, fig. 65) ; Portrait of an English Country House: Houghton Hall, Houston, The Museum of Fine Arts, du 21 juin au 20 septembre 2014, San Francisco, Legion of Honor, du 18 octobre 2014 au 18 janvier 2015, Nashville, Frist Art Museum, du 13 février au 10 mai 2015 ; Aux sources du Néoclassicisme : l’incroyable mobilier de monsieur Lalive de Jully, Château de Chantilly, musée Condé, du 02 mars au 29 avril 2024 (pour la première fois depuis la vente de 1770, le meuble « coquillier » présenté ici et le bureau-cartonnier des collections du duc d’Aumale à Chantilly ont à nouveau été réunis).

BIBLIOGRAPHIE : Ange-Laurent de Lalive de Jully, Catalogue historique du cabinet de peinture et sculpture françoise de M. de Lalive, Introducteur des ambassadeurs, honoraire de l’Académie Royale de Peinture, Paris, 1764, p. 110-111 ; Svend Eriksen, « Lalive de Jully’s Furniture ‘à la grecque’ », The Burlington Magazine, Vol. 103, No. 701, août 1961, p. 338, 340-345, et 347 ; Svend Eriksen, Early Neoclassicism in France, Londres, 1974, p. 114-116, 195-197, 311-312, fig. 85-89 ; Simon Jervis, « Two Unknown Suites of Early Neo-Classical Designs », The Burlington Magazine, Vol. 126, No. 975, juin 1984, p. 342-347 ; Hugh Roberts, “A Postscript to Lalive de Jully’s Furniture a la grecque”, The Burlington Magazine, Vol. 131, No. 1034, mai 1989, p. 350-353, fig. 42 et 43 ; Alexandre Pradère, Un grand amateur à l’époque des Lumières, Ange Laurent de La Live de Jully, 1725-1779 (sous la direction de Marie-Laure de Rochebrune), Paris, 2024.

Portrait d’Ange-Laurent Lalive de Jully, gravé par Gabriel de Saint-Aubin d’après Jean-Baptiste Greuze, 1764.

Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie.

Les meubles coquilliers de Lalive de Jully, vers 1758-1762

Non content d’avoir commencé à réunir un cabinet de peintures et une collection de sculptures de l’école française, Lalive de Jully voulut à la fin des années 1750 réunir une collection de coquillages. Un ensemble de meubles en ébène fut alors commandé au bronzier Philippe Caffieri, assisté de l’ébéniste Joseph Baumhauer, comprenant un grand bureau (aujourd’hui au château de Chantilly) et quatre meubles-vitrines, dont le coquillier présenté ici. Après que Svend Eriksen eut identifié le bureau, deux des quatre corps d’armoires qui l’entouraient furent identifiés : l’un, présenté ici, jadis dans la collection Sassoon puis au château de Houghton Hall; le second (dédoublé), autrefois chez Emilio Terry au château de Rochecotte.

L’histoire de ces meubles au XVIIIe siècle

La première mention de ce mobilier se trouve dans le livret que Lalive consacra à sa collection en 1764. Il y indique qu’il se trouve dans le cabinet flamand de sa maison rue de Ménars, pièce dans laquelle il avait accroché les tableaux étrangers de sa collection, presque tous des écoles du Nord. Au passage, il souligne la modernité de ce mobilier ‘à la grecque’ : « J’ai rassemblé tous les tableaux étrangers dans un seul cabinet qui termine l’appartement. Ce cabinet est orné de meubles composés dans le style antique ou, pour me servir du mot dont on abuse fort actuellement, dans le goût grec ; c’est même depuis l’exécution de ce cabinet que s’est répandu ce goût d’ouvrages à la grecque que l’on emploie maintenant ridiculement à tout […] la décoration de ce cabinet a été composée, dessinée & conduite par M. Barros [Barreau de Chefdeville] architecte… Les meubles ont été exécutés sur les desseins de Le Lorrain, peintre de l’Académie […] ».   Après cette brève mention, il faut attendre six ans pour en lire une vraie description, dans le catalogue de vente de Lalive en 1770. Toutefois, alors que le bureau et le serre-papiers de Chantilly se reconnaissent bien sous le lot n° 269, la description confuse du grand meuble coquillier et ses dimensions sont difficiles à comprendre et à accorder avec les éléments subsistants : « 268. Un corps d’armoire qui servait de coquillier, composé de quatre portes de face & deux de chaque côté, garnies de glaces qui ont chacune 16 pouces de haut sur 13 pouces [43 x 35 cm.] ; le dessus est en forme de pupitre & a douze portes aussi garnies de glaces de 12 pouces de haut sur 13 pouces [32.4 x 35 cm.]. Les corps d’architecture, la frise & les portes sont enrichis de chutes de laurier & de chêne, baguettes nouée avec des rubans, postes & fleurons, rosettes et canaux. Le tout porte 22 pieds 4 pouces sur 2 pieds 10 pouces 6 lignes dans sa plus grande hauteur, la profondeur est de 18 pouces [7m25 x 93.2 x 48.6 cm.]… Ce beau meuble est de Philippe Caffiéri, cet artiste si célèbre. Il n’a rien oublié pour la solidité, la richesse et la parfaite exécution ».

Vue du cartonnier d’Ange-Laurent Lalive de Jully conservé au château de Chantilly (inv. OA 357).

Le coquillier, resté invendu lors de la session du 8 mai, fut représenté le 14 mai. Retiré une seconde fois, il fut cédé de gré à gré au maréchal de Choiseul Stainville (1727-1787), frère du ministre, qui venait d’acheter au couple Lalive l’hôtel de la rue de Ménars. Il y demeura jusqu’en 1785, déménageant alors à l’angle de la rue d’Artois et du boulevard. Le maréchal de Stainville emporta dans son nouveau domicile son mobilier, dont le grand coquillier qui fut placé dans le cabinet des tableaux du 1er étage. En 1789, l’inventaire du maréchal précise bien que le grand coquillier était composé de quatre bas d’armoires et deux éléments d’angle : « quatre bas d’armoires et deux encoignures propres à renfermer de l’histoire naturelle, le tout plaqué en bois d’ébène richement garnis de frise et autres éléments en bronze doré, les vantaux à panneaux de glace au nombre de 26 [Prisé]720 L ». 

La même année, le catalogue de vente les décrivit avec plus de détail sous le lot n° 78 : « 78. Bas d’armoire en quatre parties à pilastres à avant corps ouvrant à douze vantaux à panneaux de glace, le dessus à pareil nombre de panneaux aussi en glace, formant cage propre à mettre de l’histoire naturelle ; ils sont plaqués en bois d’ébène à cadres, filets, guirlandes de laurier, rosaces & frises en bronze doré. Hauteur 34 pouces, profondeur 18, longueur totale 22 pieds [H. 91.8 x L. 7m20 x Pr. 48.6 cm.]… 560L. ».

On comparera cette longueur de 7m20 à celle des unités existantes, l’ensemble des quatre totalisant en principe 6m50 (1m62 x 4), la différence de 70 cm. correspondant peut-être aux deux éléments d’encoignure mentionnés en 1789. Reste que les meubles subsistants n’ont pas de pupitre vitré, comportent quatre vantaux chacun – et que deux d’entre eux (au moins) présentent la même construction en trois parties séparées indiquant que les meubles, à l’origine à deux vantaux chacun, larges de 90 cm., furent agrandis afin de former des meubles à quatre vantaux larges de 1m60. L’examen du bâti du meuble coquillier présenté ici indique que ces agrandissements sont contemporains de (ou postérieurs de quelques années à) la création des meubles, la modification s’expliquant comme on le verra plus loin, par le déménagement de Lalive en 1762 rue de Ménars et l’installation du cabinet flamand dans une pièce plus vaste que le précédent cabinet dans l’immeuble familial de la rue Saint-Honoré.

Elévation de face d’un des meubles coquilliers de Lalive de Jully, copie attribuée à J. Houdan d’un projet par Louis-Joseph Le Lorrain.

Archives Boulton, Great Tew, Oxfordshire.
Elévation de profil d’un des meubles coquilliers de Lalive de Jully, copie attribuée à J. Houdan d’un projet par Louis-Joseph Le Lorrain.

Archives Boulton, Great Tew, Oxfordshire.
Vue du bureau et du cartonnier d’Ange-Laurent Lalive de Jully conservés au château de Chantilly (inv. OA 357).
Rare photo montrant le meuble ‘coquillier’ in situ à Houghton Hall. Publié dans l’article d’Hugh Roberts, “A Postscript to Lalive de Jully’s Furniture a la grecque”, The Burlington Magazine, Vol. 131, No. 1034, mai 1989, p. 353, fig. 42 et 43.

De la rue Saint-Honoré à la rue de Ménars, les modifications du ‘cabinet flamand’ :

Au moment où ces coquilliers furent conçus, en 1758, Lalive habitait en effet l’hôtel de sa famille, actuel n° 366, rue Saint-Honoré, occupant l’appartement du second étage. La collection était exposée dans le corps de logis sur la rue. Le guide de Dezallier d’Argenville de 1757, complété par un état des lieux lors du décès du frère aîné de Lalive, aident à comprendre la topographie des lieux. Après une première antichambre, on entrait dans le grand salon où les tableaux français – au nombre de vingt-quatre – étaient accrochés au-dessus d’une grande bibliothèque de Boulle achetée à Lazare Duvaux en 1756. Les autres tableaux sont décrits par Dezallier dans deux plus petits cabinets et les tableaux flamands dans une pièce à l’arrière sur la cour. Cette pièce, de dimensions moyennes et percée de nombreuses ouvertures (deux fenêtres et quatre portes), ne permettait certainement pas de présenter le bureau ainsi que les quatre meubles-coquilliers dans leurs dimensions actuelles. Il est donc vraisemblable que ces meubles furent conçus vers 1758 pour la rue Saint-Honoré dans un format plus étroit (à deux vantaux) et durent être agrandis trois ans après pour l’installation suivante.

En prévision de son remariage en août 1762, Lalive avait en effet acheté au mois de juin un vaste hôtel rue de Ménars où il put installer ses collections au large dans sept cabinets, occupant tout le rez-de-chaussée du logis entre cour et jardin. La disposition des lieux se comprend grâce à la description qu’en fit Lalive dans son livret de 1764, ainsi que par le plan cadastral et un état des lieux en 1785. Le cabinet flamand avait été aménagé dans la dernière pièce de l’enfilade de salons du côté du jardin accessible à la suite du grand salon où Lalive avait placé ses meilleurs tableaux de l’école française au-dessus d’une grande bibliothèque de Boulle qui se développait sur trois côtés.

Le cabinet flamand était orné de boiseries dorées formant deux portiques d’ordre corinthien autour de la cheminée et sur le panneau en vis à vis. Dans le fond de la pièce, large d’environ 6 mètres, le grand coquillier pouvait se développer autour du bureau avec des retours sur les deux côtés. Par-dessus, sur les trois panneaux tendus d’étoffe étaient accrochés les tableaux flamands. La disposition de ces meubles d’ébène aux ornements de bronze doré massifs, sous des panneaux d’étoffe couverts de tableaux, répétait celle du salon précédent et le meuble coquillier s’inspirait de toute évidence de la grande bibliothèque de Boulle.

Les premiers projets de Jean-Joseph Le Lorrain :

Un indice supplémentaire vient confirmer le fait que les meubles coquilliers avaient été conçus à l’origine à deux vantaux. Une série de dessins conservés dans les archives Boulton à Great Tew, en Angleterre, ont été identifiés comme des copies, par un dessinateur du nom de Houdan, des premiers projets de Le Lorrain pour le mobilier de Lalive. Parmi ceux-ci, se trouvent deux dessins représentant un des meubles coquilliers, vu de face et de profil.Sur l’élévation de face, on remarque le dessin de la plinthe avec un pied central, copie de celui de la grande bibliothèque de Boulle que Lalive avait placée dans le salon mitoyen. Figurent aussi les pupitres vitrés mentionnés lors de la vente de 1770. En revanche, la profondeur du meuble suggérée par le dessin de profil ne correspond pas aux descriptions, pas plus que les pilastres à l’arrière supportant des vases et statuettes, le guide de 1764 ne mentionnant aucune statue sur ces meubles.

La datation du mobilier à la grecque de Lalive :

Svend Eriksen a souligné l’importance capitale de ce mobilier dans l’histoire des styles. Il ne fait pas de doute que cette commande marque la première réalisation du style néoclassique dans le mobilier, saluée comme telle par les contemporains, toutefois la datation n’est sans doute pas aussi reculée qu’on a pu le suggérer. On sait que Jean-Joseph Le Lorrain (v.1714-1759) donna les dessins préparatoires de ces meubles avant son départ pour la Russie en 1758 et que le bureau (actuellement à Chantilly) était terminé en 1759 puisqu’on le reconnaît sur le portrait de Lalive par Greuze présenté au Salon cette année-là. Mais, il est douteux que le meuble coquillier fût terminé à cette date. En 1757, dans sa 2e édition de la Conchyliologie, Dezallier d’Argenville – lui-même collectionneur passionné de coquilles – ne mentionne pas la collection de Lalive, alors qu’il mentionne tous les cabinets parisiens ou provinciaux de coquillages. Par ailleurs, le même Dezallier, dans son guide de Paris de la même année (1757) ne fait pas non plus mention du mobilier à la grecque, se contentant de décrire sommairement la collection de peintures de Lalive dans la maison familiale de la rue Saint-Honoré, mentionnant en passant la grande bibliothèque de Boulle achetée en 1756 chez Lazare Duvaux. En réalité, il semble que la collection de coquillages ait été entreprise en 1758, sur l’impulsion de la belle sœur de Lalive, Mme Lalive d’Epinay que Ange-Laurent avait suivi à Genève en 1758-1759. Sa correspondance montre qu’elle fréquentait un milieu scientifique autour de son médecin, Théodore Tronchin, milieu qui comprenait notamment les frères Deluc, physiciens et géologues, Jean-André (1727-1817) et Guillaume-Antoine (1729-1812). C’est à ce dernier que Mme d’Epinay écrit en 1758 « Je viens d’acheter le reste du cabinet de M. de Jalabert, tout ce qui concerne la Suisse pour le baron [d’Holbach]et tout ce qui est coquillage, … naturel pour mon frère [M. de Jully] »,

Catalogue raisonné des tableaux de différentes écoles, des figures & bustes de marbre, […] des meubles précieux par Boule & Philippe Caffieri […] qui composent le cabinet de M. de Lalive de Jully […] par Pierre Remy, cette vente se fera le lundi 5 mars 1770, & jours suivans […]
p. 93-94, lot n° 268.

La vogue des collections de coquilles :

Le grand ouvrage de Dezallier sur les coquillages connut trois éditions, en 1742, puis en 1757 et en 1779 (cette dernière continuée par M. de Favanne de Moncervelle), témoignant de la vogue des collections de coquillages au milieu du XVIIIe siècle. La seconde édition comportait un large chapitre consacré aux « plus fameux cabinets d’histoire naturelle » du temps qui comptait, outre la galerie d’histoire naturelle du roi au jardin des plantes, une vingtaine de cabinets à Paris et autant en province. Les plus célèbres étaient ceux du duc de Sully, du duc de Chaulnes et de son beau-frère Joseph Bonnier de la Mosson, de la présidente de Bandeville, quai Malaquais, de Pajot d’Ozembray et de M Dubois-Jourdain. Entre 1757 et 1780, la vogue des coquillages s’accrut nettement. Le nombre de collectionneurs avait triplé, si l’on en croit la 3e édition qui liste plus d’une soixantaine de collections à Paris seulement. Les principales collections étaient alors celle du comte de la Tour d’Auvergne, de M de Nanteuil, fermier-général, de M. Bellanger, directeur de la ferme du tabac. La passion des coquilles touchait aussi bien les grands seigneurs comme le duc de Bouillon, le duc de Chevreuse ou le duc de la Rochefoucault, que des ministes comme M. de Boullogne, M. d’Angivilliers ou le marquis de Paulmy, les financiers comme Savalette de Buchelay, ou encore Boutin, Les princes du sang comptaient des cabinets de sciences naturelles, tel le duc d‘Orléans au Palais Royal, le prince de Condé à Chantilly et le comte d’Eu à Sceaux. 

La longue description de certains cabinets énumère des coquillages aux noms savoureux : « la veuve perlée, la couronne d‘Ethyopie, le toit chinois de Cythère, le têton de Vénus, la raboteuse, le char de Vénus, l’arlequin, le crapeau à goutière, les culottes de Suisse, les tines de beurre, la toile d’araignée, quenotes et gencives… ». La dernière édition de la Conchyliologie – en 1780 – décrit ainsi le cabinet de Lalive, qui était dispersé depuis une dizaine d‘années : « Le cabinet de feu M. Lalive de Jully, introducteur des ambassadeurs, contenait, outre une nombreuse collection de tableaux, dessins & estampes, de superbes coquilles. On distingue entre autres un rocher de l’espèce des béliers à sept pattes ou pointes, morceau précieux, et nombre d’autres, sans parler des pierres, des mines, des cailloux, des plantes, des coraux. On y trouvait aussi des ouvrages de l’art, plusieurs sujets d’antiquité & des armes des sauvages ».

Elévations de face et de profil du fauteuil de Lalive de Jully, copie attribuée à J. Houdan d’un projet par Louis-Joseph Le Lorrain.

Archives Boulton, Great Tew, Oxfordshire.
Vue du meuble ‘coquillier’ reproduit dans le catalogue de l’exposition Three French Reigns (Louis XIV, XV, & XVI), Loan Exhibition in Aid of the Royal Northern Hospital at 25 Park Lane, présentée à Londres, du 21 février au 5 avril 1933, cat. n° 541 (p. 75, fig. 65).
Jean Baptiste Greuze (1725-1805), Portrait d’Ange Laurent de La Live de Jully, huile sur toile, vers 1759.

Washington, National Gallery of Art,  collection Samuel H. Kress
(inv. 1946.7.8).

Présentation des coquillages, les vitrines et ‘parterres’ aux fonds colorés :

Avec ces collections de sciences naturelles, particulièrement dans le cas des coquillages, les recherches esthétiques primaient souvent sur les considérations scientifiques On constate ainsi que les collections de coquillages étaient généralement présentées dans de belles galeries aux vitrines sculptées ou sous forme de « parterres », sur le dessus de bureaux plats placés au milieu de ces cabinets d’histoire naturelle. Chez M. Hénin, maître des comptes, le cabinet de sciences naturelles était renfermé dans une galerie entourée d’armoires ornées de glaces. « Un grand bureau de 7 pieds de long placé sur le milieu de la galerie vous présente un parterre de coquillages d’un compartiment très agréable, dont le fond est blanc et les cases couvertes de satin bleu ». Chez le président de Rieux, « ce qui regardait l’histoire naturelle consistait dans un parterre de coquilles renfermées dans un grand bureau qui occupait tout le milieu du cabinet ». Chez Bonnier de la Mosson, les coquilles étaient présentées de la même façon « la dernière pièce [de ses cabinets d’histoire naturelle] comprenait une bibliothèque […] une grande table ou bureau qui était dans le milieu servait de parterre à de très belles coquilles rangées en compartiments & autant que l’on pouvait, par genres ». Dezallier indique que, chez lui, les animaux, minéraux, métaux, cristaux « s’ofrent à la vue dans un ordre nouveau, ils forment des parterres ». M. du Bois-Jourdain exposait ses coquillages dans une galerie, au milieu de minéraux, jaspes ou pierres dures, fossiles et madrépores, dans six armoires vitrées placées face aux croisées. La galerie était terminée par un petit cabinet « tapissé de petits tableaux de pierre de Florence ».  A Chantilly, le duc de Bourbon présentait ses collections d’histoire naturelle dans deux pièces à l’entrée du petit château. Les coquillages étaient « compris dans quatorze tiroirs, partagés en compartiments revêtus de taffetas vert, où chaque pièce est encastrée avec beaucoup d’art ».

Dans le 9e chapitre intitulé ‘De l’arrangement d’un cabinet d’histoire naturelle’, Dezallier développe cette question : « De belles armoires uniformes régnant au pourtour, avec des scabellons dans les angles pour porter des bustes de marbre, composeraient tous les meubles de cet appartement. Des pilastres joint à des agrafes d’ornements dorés enrichiraient ces armoires garnies en dedans de tablettes avec des portes de glace pour exposer aux yeux les trésors de la nature […] L’arrangement de ces coquilles demande ici quelques détails. Les naturalistes les disposent par classes et par familles […] les curieux au contraire, donnant tout au plaisir des yeux, sacrifient l’ordre méthodique pour former des compartiments variés, tant dans la forme des coquilles que dans les couleurs ; l’émail en est charmant & c’est le plus beau coup d’œil qu’on puisse imaginer. Les uns en forment des galeries, des fers à cheval, des parterres. Les autres les rangent dans les différents tiroirs d’une armoire […] les parterres se disposent ainsi : on prend le dessus d’un grand bureau dans toute sa longueur et on le coupe en plusieurs compartiments formant un vrai parterre. Ces séparations se font de bois ou de carton, recouverts de satin ou velours vert bordés d’un galon d’or. On élève ces compartiments de 5 à 6 pouces pour pouvoir y loger les plus hautes coquilles sans craindre de les briser. Le fond de ces compartiments ou cases, garni de coton, empêche les coquilles de rouler les unes sur les autres […] quand on se sert des tiroirs d’une armoire, on les garnit de satin ou velours vert pour empêcher les coquilles de rouler. On y forme des colonnes, des soleils, des lignes transversales & autres, attentifs toujours à opposer par symétrie les formes et les couleurs les plus variées »

Alexandre Pradère

                             



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