NEPTUNE ET BRITANNIA

Angleterre, 1ère moitié du XVIIIe siècle, vers 1730.
JOHN MICHAEL RYSBRACK (ANVERS, 1694 – LONDRES, 1770), d’après des dessins de WILLIAM KENT (1685-1748).

Executés pour le compte de Robert Walpole, 1er comte d’Orford (1676-1748) afin d’être transcrits en pierre et d’orner le fronton de la  » Great Door « , entrée principale, au centre de la façade est, de sa résidence de Houghton Hall, dans le compté de Norfolk.

Terre cuite.

Socles à doucine en bois mouluré et teint ; l’un d’eux porte une étiquette ancienne et lacunaire du transporteur André Chenue sur laquelle on peut encore lire l’adresse de la Maison : « 5 rue de la Terrasse, Paris ».

Britannia : H. 50 cm. (19 ¾ in.) ; L. 61 cm. (24 in.); Pr. 29 cm. (11 ½ in.).

Neptune : H. 52 cm. (20 ½ in.) ; L. 61 cm. (24 in.); Pr. 31 cm. (12 ¼ in.).

PROVENANCE : exécutés vers 1730 pour le compte de Robert Walpole (1676-1745), 1er comte d’Orford, à Houghton Hall, comté de Norfolk, en Angleterre ; collection personnelle de John Michael Rysbrack (1694-1770) ; sa vente à Londres, les 24-25 janvier 1766, chez Langford and Son, Great Piazza, Covent Garden, lot n° 32 [25 janvier], section « Models in Terra Cota » : « Two figures, on a pediment, of Neptune and Britannia, for the Earl of Orford [Robert Walpole] at Houghton » ; collection du comte Robert Le Coat de Kerveguen (1875-1934) au château de Vigny, Val-d’Oise, puis collection de son fils, Yves Le Coat de Kervéguen (1925-2007); vente à Paris, Drouot-Richelieu, « Provenant du château de…[Vigny] », Million & Robert, le 20 mars 1992, lot n° 56, repr. ; acquis à la vente par Bernard Steinitz ; puis collection privée.

BIBLIOGRAPHIE : Horace Walpole, A description of Houghton-Hall ; A sermon on painting : preached before the Earl of Orford, at Houghton, 1742, Londres, 17(?), p. 263 ; Marjorie Isabel Webb, Michael Rysbrack, Sculptor, Country Life, 1954, p. 127-128 ; John Harris, « The Architecture of the House”, in Andrew Moore, Houghton Hall: The Prime Minister, the Empress and the Heritage, Londres, Philip Wilson Publishers, 1996, p. 23; Adam Sharr (sous la direction de), Reading Architecture and Culture: Researching Buildings, Spaces and Documents, Routledge, 2012, p. 82-83; Jonathan Hill, A Landscape of Architecture, History and Fiction, Routledge, 2016, p. 23-32.

Andrea Soldi (1703-1771), John Michael Rysbrack modelant la terre cuite de sa statue d’Hercule, huile sur toile, 1753.

Yale Center for British Art, Yale University, New Haven, Connecticut, USA.
John Theodore Heins (1697-1756), Portrait de Sir Robert Walpole (1676-1745), 1er comte d’Orford, huile sur toile, 1743.

Collection de Norwitch Castle.

Ces exceptionnels groupes en terre cuite formant pendants, allégories de Britannia et de Neptune, personnification de la Grande-Bretagne associée à celle de sa puissance maritime alors inégalée en Europe et dans le monde, ont fait l’objet d’une recherche approfondie ayant abouti non seulement à l’identification de leur auteur, mais également à celle de leur prestigieux commanditaire. Œuvres de John Michael Rysbrack (1694-1770), considéré par ses contemporains comme l’un des meilleurs artistes de son temps, ces deux imposantes terres cuites ont été exécutées vers 1730, d’après des dessins de William Kent (1685-1748), pour le compte de Sir Robert Walpole (1676-1745), 1er comte d’Orford, reconnu aujourd’hui comme le premier véritable « Premier ministre » de Grande-Bretagne. Bien que ce terme n’existât pas à l’époque, il en assura, au vu de son pouvoir au sein du gouvernement, de facto le rôle entre 1721 et 1742. Ces œuvres, à très forte signification politique symbolisant la toute puissance d’un homme alors au fait de son pouvoir, ne sont pas des modelli, mais forment au contraire des sculptures très abouties, très finies, et donc réalisées à un stade très avancé du processus de conception. Elles ont très certainement été présentées par William Kent et le sculpteur à Robert Walpole et approuvées par lui, avant d’être transcrites en pierre et à plus grande échelle par Rysbrack pour être placées sur le fronton curviligne de la « Great Door », au centre du premier étage de la façade ‘est’ de Houghton Hall, la somptueuse résidence de campagne que le 1er comte d’Orford était alors en train de se faire bâtir dans le comté de Norfolk. Ces terres cuites correspondent très précisément à leurs versions finales en pierre. Celles-ci avaient été disposées de part et d’autre du blason armorié de Sir Robert Walpole, flanqué du collier de l’ordre de la Jarretière. Elles sont toujours en place aujourd’hui, parfaitement identifiables malgré les altérations du temps sur le fronton de cette fenêtre qui avait formé à l’origine l’entrée principale de la demeure. L’escalier qui permettait d’y accéder à disparu. Ces sculptures en pierre de Rysbrack, qui seront mentionnées par le célèbre écrivain Horace Walpole (1717-1797), le plus jeune fils de Robert, dans son ouvrage A description of Houghton-Hall dont il était devenu le propriétaire en 1791, ont permis une identification formelle et incontestable de nos œuvres.

Vue du corps central à ordre ionique de la façade ‘ouest’ de Houghton Hall, avec son fronton aux armes de Sir Robert Walpole
dessiné par William Kent (1685-1748).
Vente de John Michael Rysbrack (1694-1770) à Londres, les 24-25 janvier 1766, chez Langford and Son, Great Piazza, Covent Garden, lot n° 32 [25 janvier], section « Models in Terra Cota » : « Two figures, on a pediment, of Neptune and Britannia, for the Earl of Orford [Robert Walpole] at Houghton ».
Vue, au centre de la façade est de Houghton Hall, de la fenêtre au fronton curviligne, ancienne Great Door, ornée de nos figures de Britannia et de Neptune, exécutées vers 1730 par John Michael Rysback (1694-1770) d’après des dessins de William Kent.

Houghton Hall

Commandité par Sir Robert Walpole en 1722, Houghton Hall forme un incontournable jalon dans l’histoire de l’architecture palladienne en Angleterre. Sir Walpole avait hérité de ce domaine de près de 6.900 hectares en 1700. Après avoir demandé certaines améliorations à la bâtisse existante, il se décida finalement pour la construction d’une toute nouvelle demeure. Les travaux, dont la chronologie et les dates d’interventions des différents protagonistes demeurent complexes – de nombreux documents d’archives ayant disparu – débutèrent en 1722 sous la direction de Thomas Ripley (1682-1758), ami du propriétaire, et sur les dessins de l’architecte écossais Colen Campbell (1676-1729), considéré comme le fondateur de l’architecture georgienne, et auteur du Vitruvius Britannicus […], ouvrage majeur sur l’architecture en Angleterre publié en trois volumes entre 1715 et 1725. Houghton Hall fut achevé en 1735, après des modifications concernant ses tours d’angles intervenues en 1725-1729 et exécutées par James Gibbs (1682-1754), l’un des architectes les plus influents de son époque. Le décor intérieur du piano nobile, célébrant toute la magnificence du maître des lieux, fut confié à William Kent (1685-1748) qui le réalisa entre 1726 et 1731.

Kent s’était fait remarquer trois ans plus tôt par Sir Robert Walpole, grâce à la notoriété qu’il avait acquise après avoir réalisé le décor de plusieurs pièces à Kensington Palace pour le roi George 1er d’Angleterre (1660-1727). A Houghton Hall, il intervint également au niveau du décor sculpté extérieur, dessinant non seulement la « Great Door », mais aussi le grand fronton sculpté de la façade ouest, également aux armes de Sir Robert Walpole. Le dessin de ce fronton, montrant les armoiries du comte d’Orford flanquées de la devise Honi Soit. Qui. Mal. Y. Pense et Fasi. Quae. Sen. Triat, et portant au revers les initiales de William Kent accompagnées de la mention : for y Pediment / at Houghton in Norfolk / WK, est conservé dans une collection particulière. Le coût total de Houghton Hall fut exorbitant, et excéda £ 200.000, selon les dires de Walpole lui-même, qui admit avoir brûlé la plupart des reçus après avoir déclaré être incapable de vérifier la chronologie des travaux. Plus de quatre cent toiles de maîtres ornèrent ce lieu exceptionnel, dont des œuvres de Van Dyck, Poussin, Rubens, Rembrandt et Velázquez, ainsi qu’un ensemble très important de bustes antiques. Une grande partie de cette fabuleuse collection de Sir Robert Walpole fut vendue en 1779 par son petit-fils, George Walpole (1730-1791), 3e comte d’Orford, à l’impératrice Catherine II de Russie, afin de pouvoir rembourser les énormes dettes accumulées du domaine. Houghton Hall est aujourd’hui en grande partie intact, ayant été préservé de toute modification, en particulier sous l’ère victorienne, du fait que pendant la majeure partie du XIXe siècle, les héritiers vécurent principalement au château de Cholmondeley dans le Cheshire. Le domaine appartient aujourd’hui à David George Philip (né en 1960), 7e marquis de Cholmondeley.

Entrée principale de la demeure à l’époque de Sir Robert Walpole, la « Great Door », à laquelle on accédait alors au moyen d’un escalier incurvé à double rampe aujourd’hui détruit, avait été dessinée par Kent, entre 1725 et 1730, flanquée de deux colonnes engagées à bossages cubiques et inscrite dans une travée ionique surmontée d’un entablement et d’un fronton curviligne sur lequel Rysbrack sculpta en pierre nos deux groupes allégoriques. Elle ouvrait sur le Stone Hall, un hall extraordinaire élevé sur deux niveaux qui subsiste toujours aujourd’hui et qui avait été conçu pour accueillir les visiteurs du comte d’Orford dans une démonstration opulente de richesses toutes minérales, nées d’une étroite collaboration entre Kent et Rysbrack.

John Michael Rysbrack (1694-1770), Hercule, marbre blanc,
vers 1730.
 
Cambridge, Fitzwilliam Museum.
John Michael Rysbrack (1694-1770), Sir Isaac Newton (1642-1727),
terre cuite, vers 1730.

Londres, The Victoria and Albert Museum (inv. A.1-1938).

Après être passés sous les figures de Britannia et de Neptune flanquant le blason armorié de leur hôte, les visiteurs découvraient à l’intérieur leurs pendants, rehaussant le fronton du revers de la « Great Door » : les figures allégoriques de la Paix et de l’Abondance, symboles d’un commerce maritime prospère, sculptées par Rysbrack, et dont les groupes en terre cuite furent également vendus au cours de sa vente de 1766 à Londres, formant le lot n° 43 du catalogue : « Two ditto of Peace and Plenty, on a pediment, for the Earl of Orford at Houghton ». Les visiteurs apercevaient ensuite, sur leur droite, la spectaculaire cheminée de Kent, ornant le mur nord de la pièce, surmontée du buste de Robert Walpole dépassant tous les autres bustes d’empereurs romains disposés au pourtour du hall. Ce buste en marbre blanc, sculpté par Rysbrack en 1726, représente le « Premier Ministre » drapé d’une toge et portant l’ordre de la Jarretière, le plus élevé des ordres de chevalerie britanniques auquel il avait été promu cette année-là. Kent usa à de multiples reprises de références à la Rome antique dans son décor. Très peu meublé et difficile à chauffer en raison de son volume hors norme, le Stone Hall était considéré comme une vaste pièce faisant avant tout la jonction entre l’extérieur et les appartements intérieurs, un lieu destiné à littéralement ‘saisir’ les visiteurs, et à leur rappeler toute l’importance de leur hôte, alors l’homme le plus puissant d’Angleterre après le Roi, un constat que ne manquait pas de souligner la devise latine figurant sur la base de son buste, et signifiant : « Robert Walpole, prince du Sénat britannique, qui a bâti, habité et rendu célèbre cette maison ».

L’achèvement des travaux à Houghton Hall fut célébré par la publication à Londres en 1735 du fameux recueil d’Isaac Ware intitulé The Plans, Elevations and Sections; Chimney-pieces and Cielings[sic] of Houghton in Norfolk, richement illustré de gravures réalisées par Paul Fourdrinier d’après notamment des dessins de Kent, qui forma le premier ouvrage d’architecture portant sur une demeure privée jamais édité en Angleterre.

John Michael Rysbrack (1694-1770), Portrait du roi George II (1683-1760), terre cuite signée et datée 1738.
 
Collection de Sa Majesté le Roi d’Angleterre (inv. RCIN 1412).
John Michael Rysbrack (1694-1770), Portrait de la reine Caroline (1683-1737), terre cuite signée et datée 1739.
 
Collection de Sa Majesté le Roi d’Angleterre (inv. RCIN 1411).

Britannia et Neptune

Rysbrack était au sommet de sa gloire au moment où il exécuta ces groupes en terre cuite, usant avec brio d’une combinaison très novatrice à l’époque en Angleterre de naturalisme baroque et d’idéalisation classique. Il établissait ainsi, au début de ces années 1730, les principes formels de la sculpture britannique qui allaient prévaloir tout au long du XVIIIe siècle. Evocation des tombeaux de Julien et de Laurent de Médicis sculptés à Florence par Michel-Ange, chacune des allégories, Britannia à gauche et Neptune à droite, est allongée sur un fronton curviligne brisé, leur torse redressé et leur tête orientée l’une vers l’autre, y plongeant leur regard et affichant ainsi leur étroite imbrication. Britannia s’appuie sur son avant-bras gauche posé sur un casque et tenant une palme couvrant son sein gauche dénudé. Elle présente une coiffure élaborée formée d’un ample nœud au-dessus de son front, doublé d’un chignon lui ayant permis de ramener sa chevelure sur son épaule gauche. 

Vêtue à l’antique d’une tunique doublée d’une stola couvrant son épaule gauche et drapée jusqu’à ses pieds croisés et chaussés de sandales, elle porte un plastron ouvragé lui couvrant partiellement le torse en diagonale. De sa main droite, elle maintient un bouclier oblong orné d’une tête de Méduse et posé derrière ses jambes sur le fronton. Adoptant une posture similaire, Neptune affiche un torse dénudé révélant une musculature toute ‘michelangelesque’. Un ample drapé lui couvre la taille jusqu’aux genoux, enveloppant son dos, ramené sur son avant-bras gauche. A l’image de Britannia, ce dernier maintient debout un bouclier aux contours chantournés et à la surface striée, posé sur le fronton. Il présente un beau visage aux traits puissants et émaciés révélant à la fois une grande force mais aussi une passion toute aussi intense à l’égard de la femme qu’il regarde. Sa barbe et sa chevelure couronnée de roseaux sont très finement travaillées. Son avant-bras droit prend appui sur un retour de son drapé, et il tient du bout de ses doigts sa couronne posée à côté de lui. Ses jambes sont puissantes et aux pieds nus, celle de droite étendue le long du fronton, et celle de gauche relevée en prenant appui sur le bas du drapé.

John Michael Rysbrack (1694-1770), Hercule, terre cuite, 1744.

Stourhead, Wiltshire (inv. NT 732894).
Buste de Sir Robert Walpole sculpté par Rysbrack en 1726 et représentant le « Premier Ministre » drapé d’une toge et portant l’ordre de la Jarretière, le plus élevé des ordres de chevalerie britanniques auquel il avait été promu cette année-là.

Cheminée du Stone Hall à Houghton Hall.

L’image de Britannia, que Rysbrack exploita d’après Kent pour Robert Walpole, et qu’il avait déjà utilisée, avant 1729, dans un bas-relief montrant Britannia recevant les richesses de l’Orient, destiné au décor du manteau de la cheminée de la Council Chamber de l’East India Office, à Whitehall, à Londres, avait commencé à suppléer aux autres signes nationaux anglais – Saint Georges et sa croix, les armoiries royales, la Couronne, etc. – dès le début du XVIIe siècle. C’est-à-dire au moment de l’accession, en 1603, au trône d’Angleterre de Jacques Stuart (1566-1725), roi d’Écosse depuis 1667 sous le nom de Jacques VI, et qui prit celui de Jacques 1er d’Angleterre le 24 mars 1603, scellant ainsi l’union de l’Angleterre et de l’Écosse. Cette même année vit également l’unification des drapeaux nationaux anglais et écossais, dont le premier – la croix rouge de Saint Georges sur fond blanc – fut superposé au second – la croix blanche de Saint André sur fond bleu – pour créer le rouge, blanc et bleu de la première version de l’Union Jack.

C’est également au cours de cette même période que la suprématie navale britannique commença à s’imposer à toute l’Europe, et que l’image de Neptune fut régulièrement associée à celle de Britannia. A partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, le bouclier porté par cette dernière arbora régulièrement le blason du nouveau drapeau, mais Rysbrack a préféré opter ici pour une tête de Méduse, évocation directe du bouclier d’Athéna, qui y avait placé la terrifiante image de cette Gorgone capable de pétrifier ses adversaires, depuis que Persée la lui avait offerte.

Certes, l’image de Britannia remontait à l’époque romaine, où elle apparaît sur des pièces de monnaie du premier siècle de notre ère, mais elle était alors le symbole du pouvoir impérial de Rome établi en Angleterre. Ce n’est qu’au XVIIe siècle qu’elle devint vraiment, associée à Neptune, ce symbole national qui allait en faire la véritable iconographie des ambitions impériales britanniques alors en pleine ascension, une iconographie que William Kent et Rysbrack surent magnifier de manière spectaculaire, quelques décennies plus tard, sur le fronton de l’entrée principale de Houghton Hall.

Vue de la célèbre cheminée dessinée par William Kent et sculptée par John Michael Rysbrack, ornée du buste de Sir Robert Walpole daté de 1726, avec à droite le revers de la Great Door, sur le fronton, bien visibles ici, des figures allégoriques de la Paix et de l’Abondance, également sculptées par Rysbrack d’après des dessins de Kent, et formant le pendant intérieur des figures de Britannia et de Neptune accueillant les visiteurs à l’extérieur.

John Michael Rysbrack

Malgré ses origines anversoises, John Michael Rysbrack réalisa la majeure partie de ses œuvres à Londres. Baptisé à Anvers le 27 juin 1694, il était le fils du peintre de paysage Peter Rysbrack qui avait exercé en Angleterre sous Charles II (1630-1685) avant de revenir s’établir dans les Flandres, et eut deux frères qui devinrent, comme leur père, peintres de natures mortes et de paysages. Le milieu dans lequel grandit le jeune Rysbrack était ouvert à toutes les influences, un aspect que conforta sa formation, dans sa ville natale, auprès du sculpteur Michael Vervoort ou Van der Woort (1667-1737).

Rysbrack vint se fixer à Londres en 1720. Il y acquit rapidement une grande réputation et devint bientôt le sculpteur le plus renommé de son époque, recevant d’importantes commandes, dont le Mariage romain, un bas-relief réalisé pour Kensington Palace en 1723, ou encore, au cours de la même année, le Monument funéraire de Matthew Prior pour l’abbaye de Westminster, à Londres. Il s’affirma également comme un grand portraitiste, exécutant, toujours en 1723, le buste du comte de Nottingham, aujourd’hui conservé dans la collection de George Somerset Finch, à Ayston Hall. Suivront ceux des hommes les plus célèbres de leur temps : Alexander Pope, Sir Robert Walpole, Sir Hans Sloane, l’architecte James Gibbs, Martin Folkes, Ben Johnson, pour ne citer que quelques noms.

La décennie suivante le vit définitivement s’imposer lorsqu’il réalisa, en association avec William Kent et James Gibbs, avec lesquels il venait de collaborer étroitement à Houghton Hall, les mémoriaux de Newton et de Stanhope à l’abbaye de Westminster, respectivement achevés en 1731 et 1733, et auquel il convient d’ajouter celui du duc de Marlborough, achevé en 1732 et placé dans la chapelle de Blenheim Palace.

Etroitement lié au cercle de Richard Boyle (1694-1753), 3e comte de Burlington, grand mécène surnommé le « comte architecte » et l’« Apollon des Arts », pour lequel il exécuta les bustes d’Inigo Jones et d’Andrea Palladio toujours conservés à Chiswick House, Rysbrack ne se limita pas aux portraits et à la sculpture funéraire. Il réalisa en 1735 la statue équestre en bronze du roi Guillaume III, ornant le Queen Square à Bristol, pour laquelle il fut préféré au sculpteur Peter-Gaspard Scheemakers (1691-1781). Il sculpta aussi des bas-reliefs décoratifs inspirés de l’antique, à l’image de celui montrant le Sacrifice à Diane ornant la cheminée du Stone Hall, à Houghton Hall, ou de celui illustrant Britannia recevant les richesses de l’Orient, déjà évoqué.

Avec l’arrivée à Londres du sculpteur d’origine française Louis François Roubiliac (1695-1762) et les succès enregistrés par Scheemakers, Rysbrack fut moins en vogue après les années 1740. Mais durant cette dernière partie de sa carrière, il créa des statuettes et des terres cuites d’une très grande virtuosité. Dessinateur habile, il exécuta également des centaines de dessins très soignés, au bistre, inspirés de la manière des Italiens. Il produisit l’essentiel de son œuvre au sein de vastes ateliers situés à Vere Street, près d’Oxford Chapel.

Vue des figures allégoriques de la Paix et de l’Abondance, sculptées par Rysbrack d’après des dessins de William Kent, rehaussant le fronton intérieur de la « Great Door » ouvrant sur le Stone Hall, pendants intérieurs des figures de Britannia et de Neptune accueillant les visiteurs à l’extérieur.

Rysbrack avait également rassemblé, avec beaucoup d’ardeur, une collection importante d’œuvres d’art, où les dessins occupaient une place majeure. A plus de 70 ans, lorsqu’il se décida à cesser ses activités, il prit la décision de se séparer de toutes ses collections, ainsi que de ses propres dessins et modèles, et organisa pour ce faire plusieurs ventes de son vivant :

– A partir du 15 février 1764 et au cours des neuf soirs suivants, il vendit chez Langford and Son, Great Piazza, Covent Garden, à Londres, sa « collection entière » d’estampes, de dessins et de livres de gravures. Le catalogue, très sommairement rédigé, loue la qualité et la rareté des pièces et relève spécialement les œuvres de Poussin en trois volumes et de celles de Maratti en un volume. Chacune des vacations contenait 80 numéros environ.

– Le 20 avril 1765, toujours chez Langford, il mit en vente 77 lots composés de sculptures, vases, modèles et bronzes pour un montant total de £ 991 et 10 s.

– Les 24 et 25 janvier 1766, chez Langford, Rysbrack poursuivit la vente de ses collections et surtout de ses « Models in Terra Cota ». Figurèrent ainsi au cours de cette vente, le 25 janvier, plusieurs de ses modèles réalisés pour Houghton Hall : en sus de nos figures et de celles de la Paix et de l’Abondance déjà évoquées et formant respectivement les lots nos 32 et 43, furent également mis en vente les lots nos 13 : « Two, boys on a fide of a pediment », 17 : « Two, boys on a pediment » et 21 : « Two boys on a pediment » ; le lot n° 30 : « Two boys, representing Time and Eternity » ; et le lot n° 31 : « A basso relievo of a Sacrifice to Diana, after te Antique » correspondant au bas-relief en marbre ornant la cheminée de William Kent.

– Le 18 avril 1767, se tint une vente de 89 lots qui eut lieu au domicile même de l’artiste, comprenant quelques œuvres de lui, dont une épreuve de la figure équestre de Guillaume III faite pour la ville de Bristol, et un grand nombre d’œuvres d’autres sculpteurs, en particulier Michel-Ange, Jean de Bologne, Fiamingo, Girardon, Roubillac, et Scheemakers.

– John Thomas Smith, dans le volume II de son ouvrage consacré à Nollekens and his times, publié pour la première fois à Londres en 1828, cite encore à la page 116 deux autres ventes mais qui se déroulèrent après le décès du sculpteur : l’une le 12 mars 1770, et la seconde le 28 du même mois « in which there were not fewer than three hundred drawings by him, chiefly washed in bistre ».

Rysbrack s’éteignit à Londres le 8 janvier 1770, et fut inhumé au cimetière de Marylebone. Plusieurs portraits subsistent de lui, dont l’un peint par John Vanderbank (1694-1739) en 1728, qui fut dessiné par J. Richardson Sr. et gravé par Faber ; et un second peint en 1753 par Andrea Soldi (1703-1771), le montrant en train de modeler la terre cuite de sa statue d’Hercule, une toile aujourd’hui conservée au Yale Center for British Art, Yale University, à New Haven, dans le Connecticut, aux U.S.A. Citons encore Gawen Hamilton (1698-1737), qui le représenta en 1734 parmi une assemblée d’artistes dans son célèbre « A club of Artists», conservé à la National Portrait Gallery à Londres.

Vue actuelle de la façade nord du château de Vigny, dans le Vexin français (Val-d’Oise).

Robert Walpole, 1er compte d’Orford

Issu de la gentry du Norfolk, Robert Walpole, 1er comte d’Orford, naquit le 26 août 1676. Député aux Communes en 1702, il demeura pendant toute sa vie politique fidèle au « parti » Whig. Plusieurs fois ministre avant 1717, il domina véritablement la vie politique anglaise à partir de 1721, une domination sans faille, qui se renforça encore après la démission de Charles Townshend en 1730, et qui perdura jusqu’à son retrait politique en 1742. Ses opinions le favorisèrent grandement à une époque où la jeune dynastie de Hanovre craignait plus que tout le jacobitisme et se méfiait des tories. Il bénéficia également d’amitiés précieuses à la cour, en particulier sous le règne de George II (1727 à 1760), durant lequel il fut très proche de la reine Caroline de Brandebourg-Ansbach (1683-1737).

Chef parfois contesté de son parti, Sir Robert Walpole s’assura de faciles majorités au Parlement en usant sans scrupules de toutes les formes de la corruption. Alors que les souverains se désintéressaient souvent des affaires anglaises, il put donner au cabinet une existence réelle et, sans autre titre que celui de chancelier de l’Échiquier, jouer le rôle d’un véritable « Premier ministre ».

Vue du grand salon du château de Vigny (Val-d’Oise), 
photographié au début du XXe siècle.

Il niera cependant encore en 1741 avoir droit à ce titre, qui lui fut pourtant généralement reconnu dans les faits. À l’intérieur, il défendit avec fermeté les acquis de la ‘Glorieuse Révolution’ et s’opposa aux réformes politiques souhaitées par l’opposition, comme le raccourcissement de la vie du Parlement qui était fixée à sept ans depuis 1717. Soucieux de la prospérité économique de la Grande-Bretagne, il chercha à l’assurer par une politique extérieure de paix et de réconciliation avec la France, et ses vues pacifistes rejoignirent opportunément celles du cardinal de Fleury et du jeune Louis XV.

Il s’attira pourtant sur ce point des reproches de plus en plus vifs, et un parti belliciste, conduit notamment par Pitt l’aîné, l’obligea finalement à déclarer la guerre à l’Espagne en 1739. Affaibli par la mort de la Reine survenue en 1737, et malgré le soutien continu de George II, Sir Robert Walpole finit par s’incliner en 1742 devant un vote parlementaire et se résolut à démissionner. Il fut alors fait 1er comte d’Orford. Son gouvernement demeure, à ce jour, le plus long de l’histoire britannique.

Comte Robert Le Coat de Kerveguen

Le comte Robert Le Coat de Kerveguen fut un très grand propriétaire terrien et industriel français. Né le 16 septembre 1875 à Paris, il était le fils de Denis-André Le Coat de Kerveguen (1833-1908), et le petit-fils de Gabriel Le Coat de Kerveguen, riche colon qui au XIXe siècle fit fortune sur l’île de La Réunion, dans le sud-ouest de l’océan Indien. Il devint le principal héritier au tournant du XXe siècle de cette puissante famille qui brilla notamment sous le Second Empire, allant jusqu’à faire de l’ombre aux Rothschild.

Emma le Coat de Kerveguen (1835-1916), sœur de Denis-André, devint dame d’honneur de l’impératrice Eugénie. L’un de leurs neveux, François Mahy (1870-1906), dit le « Grand Créole », fut député de la Réunion de 1870 à 1906, et ministre de la IIIe République entre 1883 et 1888. Gérant une immense fortune, le comte Robert Le Coat de Kerveguen fut le premier à importer une automobile à la Réunion dans les années 1900. Il épousa en 1917 Augustine de Villèle (1892-1978) à l’Ile-de-la-Réunion, et acquit le château de Vigny dans le Val-d’Oise, en 1922. Il s’éteignit à Paris le 26 avril 1934.

Le château de Vigny

Vue de la galerie des bustes du château de Vigny, photographiée au début du XXe siècle.

Au moyen-âge, la seigneurie de Vigny appartint à la famille de Marbury, qui le conserva jusqu’en 1501 et la vendit alors à Louis de Hédouville, sieur de Sandricourt, et à Françoise de Rouvroy de Saint Simon, son épouse. Devenue veuve, cette dernière revendit Vigny en 1504 au cardinal Georges d’Amboise, archevêque de Rouen, qui ordonna l’édification d’un nouveau château à l’emplacement de l’ancien manoir seigneurial. Après la mort du cardinal en 1510, son neveu et successeur Georges II d’Amboise, aussi archevêque de Rouen, poursuivit son œuvre. Il séjourna fréquemment à Vigny, où il mourut en 1550.

En 1555, le puissant connétable Anne de Montmorency acheta à la famille d’Amboise la seigneurie et le château. Au-dessus d’un portail en tiers-point flanqué de deux tours, son blason et la devise des Montmorency, Aplanos, demeure encore visible aujourd’hui.

A sa mort, en 1567, la propriété se transmit à sa veuve, Madeleine de Savoie, morte en 1586, puis à leur fils, Charles de Montmorency-Damville, mort sans postérité en 1612. Vigny passa alors à son neveu Henri II de Montmorency, gouverneur du Languedoc, mort en 1632, aussi sans enfant, puis à sa sœur Marguerite de Montmorency, veuve d’Anne de Lévis, 2ème duc de Ventadour. A sa mort en 1660, celle-ci eut pour successeur à Vigny son petit-fils, Louis Charles de Lévis, 5ème duc de Ventadour, mort en 1717, puis la veuve de celui-ci, Charlotte de La Mothe Houdancourt, morte en 1744.

Leur successeur à Vigny fut leur petit-fils, Charles de Rohan, duc de Rohan-Rohan, duc de Ventadour, prince de Soubise, et maréchal de France, mort en 1787.

La Maison, de Rohan conserva le château de Vigny jusqu’en 1822. Racheté en 1829 à Monsieur Declerq par un petit-fils du maréchal de Soubise, Louis Victor Mériadec Benjamin de Rohan, duc de Montbazon, ce dernier le revendit en 1844 à Madame Caffin, veuve Legrand, de Pontoise, qui décéda au château de Vigny en 1853.

Passé à la fille de cette dernière, Victoire Legrand, épouse Touchard, le domaine fut acquis en 1855 par Paul Poictevin, banquier à Paris, puis revendu, le 8 novembre 1867, au comte Philippe Spiridion Vitali, prince de Sant’Eusebio.

Ce dernier acheta une demeure en mauvais état, qu’il entreprit de faire restaurer à partir de 1888 par l’architecte Charles Henri Cazaux, dans le style néo-gothique idéalisant de Viollet-le-Duc. Le comte Vitali fit également agrandir l’aile sud, et construire le gros donjon carré et la chapelle, toujours par l’architecte Charles Henri Cazaux.

Dans son état issu de cette campagne de travaux, le château comporte principalement deux corps de bâtiment disposés en « L », L’une des branches de ce « L » est prolongée par une chapelle, sur la droite de l’entrée, l’autre, à l’opposé, par une grosse tour carrée. L’ensemble est bâti sur un terre-plein entouré de douves en eaux, au sein d’un parc paysager. En 1922, le château de Vigny fut acquis par le comte Robert Le Coat de Kerveguen, propriétaire de nos terres cuites. Ses descendants vendirent le château à M. et Mme Dewavrin en 1992, et ses collections, dont nos sculptures, à l’Hôtel Drouot la même année.



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