Bronze ciselé et doré.
H. 45.5 cm. (18 in.) ; L. 33 cm. (13 in.) ; Pr. 18 cm. (7 in.).
PROVENANCE : collection de James de Rothschild (1792-1868) au château de Ferrières (Seine-et-Marne).
BIBLIOGRAPHIE : Georges Wildenstein, « Simon-Philippe Poirier, fournisseur de. Madame du Barry, » Gazette des Beaux-arts, 6e période, 104e année, tome LX, Paris – New York, deuxième trimestre 1962, p. 365-377 (p. 375) ; Jean-Pierre Samoyault, « L’appartement de Madame Du Barry à Fontainebleau », catalogue de l’exposition Madame Du Barry, de Versailles à Louveciennes, présentée au Musée-promenade de Marly-le-Roi – Louveciennes, du 21 mars au 29 juin 1992, Paris, 1992, p. 88 et p. 93, note 9.
Ce modèle a été acquis par Madame du Barry (1743-1793) pour orner son appartement au château de Fontainebleau
Ce riche modèle de bras à deux lumières fut commercialisé à la fin des années 1760 par le célèbre marchand mercier Simon-Philippe Poirier (v. 1720-1785), établi « A la Couronne d’Or », au 85 rue Saint-Honoré, face à l’hôtel d’Aligre. Chaque luminaire montre une allégorie féminine à la coiffure laurée, drapée à l’antique et disposée en terme, formant miroir l’une de l’autre, et tenant dans chaque main, à deux hauteurs différentes, une opulente corne d’abondance. Celles-ci sont ciselées à motif d’écorces et ponctuées chacune d’un binet en forme de grenade, à coupelle perlée et à la base ceinte de fruits et de feuillages. Deux volutes rehaussées d’acanthes dessinent comme un bulbe derrière le dos des allégories, d’où chutent deux opulentes guirlandes de laurier à graines formant accolades en prenant appui sur l’amorce des cornes d’abondance. Dominant la figure féminine, la partie supérieure et évasée du fût forme une terrasse à pans coupés concaves et à bordures à compartiments brettés, accueillant un panier en osier rempli de fleurs et de feuillages, le tout très finement ciselé. La partie inférieure du fût, que découvre partiellement le drapé de chaque allégorie, est singularisée par une forme violonée à compartiment à chute de fleurons contrastant sur un fond amati, et ample palmette à canaux terminée d’une corolle de feuilles de laurier à graines.

Le 10 octobre 1770, Madame Du Barry acquit sur ses fonds propres, chez Poirier, une paire de bras de ce modèle. Elle déboursa en effet la somme conséquente de 400 livres pour « une paire de bras à deux branches en bronze doré d’or moulu, model à figures et cornes d’abondance, cy 400 l. », indiquée comme étant « pour Fontainebleau » par Poirier dans un mémoire récapitulatif de ce que la comtesse lui devait pour la période 1768-1774. Madame Du Barry avait acquis, au cours de ces sept années, pour plus de 100.000 livres de meubles, porcelaines et objets divers, faisant et de loin de ce marchand renommé son principal fournisseur en la matière.
A Fontainebleau, en sa qualité de nouvelle favorite, elle disposa de l’ancien appartement de madame de Pompadour, situé auprès des petits appartements du Roi, au rez-de-chaussée, sous la galerie François 1er et la terrasse de la cour de la Fontaine, du côté de la chapelle. Bien qu’elle ait déjà fait de manière incognito le voyage à Fontainebleau en 1768, il lui fallut patienter jusqu’à sa présentation officielle à la Cour, qui eut lieu le 22 avril de l’année suivante à Versailles, pour jouir pleinement de son appartement bellifontain lors du traditionnel séjour d’automne qui suivit.
L’entrée de cet appartement se faisait par la cour de la Fontaine. Il se distribuait en une première antichambre, de petites dimensions, suivie d’une seconde antichambre dont madame Du Barry fit sa salle à manger, à laquelle on accédait au moyen d’un petit escalier de six marches, et d’un cabinet ouvrant au nord sur le jardin de Diane, actuel premier salon de l’Empereur. Un passage donnait ensuite accès à la chambre à coucher, ainsi qu’à un cabinet de chaise et à une garde-robe, ouvrant sur la cour de la Fontaine. Puis de la chambre, on accédait encore à un cabinet intérieur également accessible par la nouvelle antichambre des petits appartements du Roi en suite. La paire de bras de notre modèle, acquise chez Poirier le 10 octobre 1770, prit très certainement place dans le cabinet de la comtesse. Le 29 octobre de la même année, le meuble en bois peint de la pièce, qui se composait d’un canapé et de quatre chaises qui avaient été fournis par Antoine-François Le Queustre pour Madame Sophie à Versailles, fut complété au moyen de deux fauteuils neufs livrés par Claude-François Capin, tapissier ordinaire du Roi et du Garde-Meuble de la Couronne. Le tout fut couvert d’un gros de Tours broché et rayé couleur de rose et blanc à bouquets. Pour la même pièce, madame Du Barry fit également l’acquisition d’un feu à vases acheté en septembre chez Michel-Alexis Delaroue, marchand mercier spécialisé dans la miroiterie et la lustrerie.
Deux autres personnages de tout premier plan possédèrent également le modèle de nos bras de lumières : Louis III Phélypeaux (1705-1777), comte de Saint-Florentin, marquis (1725) puis duc de La Vrillière (1770), ministre d’Etat sous Louis XV, et Joseph Duruey (1741-1794), administrateur du Trésor royal sous Louis XVI.


Trois paires de ces bras ornèrent l’hôtel particulier du duc de La Vrillière, connu plus tard sous les noms d’hôtel de l’Infantado, puis de Talleyrand-Périgord, futur hôtel du baron Alphonse de Rothschild (1827-1905) avant d’être acquis par les Etats-Unis, sis au n° 2 de la rue Saint-Florentin, à Paris. Ces bras figurèrent dans la vente après décès du duc qui se déroula in situ, le 9 juin 1777 & jours suivants, sous le ministère de François-Henri Avrillon (1739-?) et de Pierre Blaizot (1740 (?) – 1808), formant le lot n° 151 de la vente : « Trois paires de bras à deux branches repréfentant des cariatides avec cornes d’abondances, vafes de fleurs, le tout en cuivre doré d’or moulu ».



Né à Paris le 18 août 1705, Louis III Phélypeaux était le fils de Louis Phélypeaux (1672-1725), marquis de La Vrillière et de Françoise de Mailly-Nesle (1688-1742). Il épousa, en 1724, Amalie Ernestine von Platen-Hallermund (1701-1767), fille d’Ernest-Auguste, comte de Platen et du Saint-Empire. L’année suivante, il devint secrétaire d’état à la Religion Prétendument Réformée, en succession de son père, puis chancelier de la Reine en 1743, et secrétaire d’État à la Maison du Roi de 1749 à 1775. Ministre d’État en 1761, il occupa brièvement, suite au renvoi de Choiseul en 1770, la charge de secrétaire d’État aux Affaires étrangères du 24 décembre 1770 au 6 juin 1771. Il fut également chancelier et garde des Sceaux de l’Ordre du Saint-Esprit de 1756 à 1770. Le comte de Saint-Florentin, qui était amputé de la main gauche depuis un accident de chasse survenu en septembre 1765, détint le record de longévité ministérielle sous Louis XV – un demi-siècle. Il fut remplacé en 1775 à la tête du Secrétariat d’Etat à la Maison du Roi par Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794). Il s’éteignit sans postérité masculine à Paris, le 27 février 1777, mais eut cependant une fille, Aglaé de Lespinasse de Langeac († en 1788), née d’une liaison entretenue avec Marie Madeleine Josèphe Aglaé de Cusacque (1725-1778), comtesse de Langeac, épouse d’Étienne Joseph de Lespinasse, colonel de grenadiers. Le comte avait fait bâtir, entre 1767 et 1769, par Jean-François-Thérèse Chalgrin (1739-1811), architecte emblématique du règne de Louis XVI, le magnifique hôtel de la rue Saint-Florentin, qu’ornèrent jusqu’en 1777 les trois paires de bras mentionnées plus haut.
Deux autres paires, correspondant peut-être à celles précédemment décrites, appartinrent à Joseph Duruey, mentionnées dans sa vente après décès qui se tint sous le Directoire, à la requête de sa veuve, née Jeanne Morin, le 3 Messidor de l’an V (21 juin 1797), soit un peu plus de trois ans après son exécution, le 28 Ventôse de l’an II (18 mars 1794), sur la place de la Révolution, actuelle place de la Concorde, à Paris. Formant les lots nos 58 et 59 de la vente, les bras furent succinctement décrits par le marchand et expert Alexandre-Joseph Paillet (1743-1814) mais avec un accent tout particulier mis sur leur richesse : « 58. Une très-riche paire de bras à cornes d’abondance, modèle du meilleur goût & de la plus belle dorure au mat. Ils font à deux branches chaque. 59. Une autre paire de bras toute femblable ».
Né à Paris en 1741, Joseph Duruey était le fils de Pierre Duruey (1697-1767) et d’Anne Nicole Loignon de Beaupré. Il exerça la fonction de maître des requêtes à Poitiers en 1782, année au cours de laquelle il put acquérir une charge de secrétaire du Roi, puis devint receveur général des Finances de la Généralité de Poitiers en 1783. Nommé à Versailles trésorier des Affaires étrangères, il devint banquier de la Cour en 1787. Administrateur de la Caisse d’Escompte de 1787 à 1792, puis administrateur du Trésor royal, il demeura à ce poste de 1790 à 1792, administrant désormais la Trésorerie nationale. Pendant cette période, il conserva également sa charge d’administrateur de la Caisse Nationale d’Escompte. En février 1791, Louis XVI informa dans le secret Duruey de son intention de partir en exil en suivant le plan d’évasion vers Montmédy concocté par Joseph-Mathieu d’Agoult (1749-1824), évêque de Pamiers. Il sollicita pour cela un prêt à son fidèle trésorier qui, selon les actes enregistrés en janvier 1793 au procès du Roi, lui prêta la somme de 3.200.000 livres, à un taux d’intérêt de 5%, prélevée sur sa cassette personnelle. La fuite avortée de la famille royale à Varennes, les 20 et 21 juin 1791, ne permit pas aux révolutionnaires de découvrir l’origine de ce financement et Duruey ne fut pas recherché comme complice. Mais à la suite de la prise du palais des Tuileries le 10 août 1792, le ministre de l’Intérieur, Jean-Marie Roland de La Platière, découvrit une armoire de fer dissimulée dans le mur des appartements royaux et communiqua à l’Assemblée les relevés de comptes de Duruey qui s’y trouvaient. Emprisonné à la Conciergerie, ce dernier fut condamné à mort comme conspirateur et guillotiné le même jour. Il avait épousé le 14 juillet 1767 à Paris, paroisse de Saint-Eustache, Jeanne Morin, qui lui avait donné deux filles : Antoinette (1768-1816) qui se maria avec Vincent Philippe de Laage de Bellefaye (1764-1824), fils de fermier général, et Angélique (1770-1851), qui épousa Antoine Pierre de Chaumont de La Galaisière (1759-1846). Le 24 décembre 1790, Duruey et son épouse avaient acheté à Louis Le Peletier de Mortefontaine, le château portant son nom dans l’Oise. Réquisitionné par l’Etat comme bien national, le domaine fut acquis par Joseph Bonaparte le 20 octobre 1798.

