Tilleuil mouluré, sculpté et peint en vert d’eau ; marbre blanc.
H. 101 cm. (39 ¾ in.) ; L. 99.5 cm. (39 ¼ in.); Pr. 50 cm. (19 ¾ in.).
MARQUES ET INSCRIPTIONS : 44341, numéro à la mine de plomb visible sur les bâtis des deux consoles et au revers de leurs plateaux de marbre ; numéro 23 visible à deux reprises, au pochoir et à la craie grasse de couleur bleue, au revers de la traverse postérieure de l’une des deux consoles ; numéro 25 visible de la même manière, au revers de la traverse postérieure de la seconde console.
PROVENANCE : exécutées entre le 25 août et le 12 novembre 1789 pour le salon de l’hôtel du marquis François-Gabriel Chappuis de Rosières (1736-1814), président du Parlement de Franche-Comté, actuel n° 6 rue Pasteur, dans le secteur de La Boucle, à Besançon ; collection du banquier Aaron Veil-Picard (1792-1868), acquéreur en 1850 de l’hôtel Chappuis de Rosières ; acquises en même temps que la boiserie du salon et une grande console rectangulaire en suite, entre 1902 et 1910, par le prince Henri Amédée de Broglie (1849-1917) et par sa femme, née Marie Say (1857-1943), future princesse d’Orléans et richissime fille de l’industriel Constant Say, propriétaire de la raffinerie du même nom ; acquises en 1944, avec la boiserie et la grande console, par le Metropolitan Museum of Art, à New York, qui installa l’ensemble dans l’une de ses salles ; deaccessioned par le Metropolitan Museum of Art en 1946 ; acquises la même année, avec la boiserie et la grande console, par la célèbre maison de décoration et d’ameublement anciens French & Co, qui remonta l’ensemble dans ses locaux du 210 East 57 St., à New York ; vendues par French & Co à New York à une date inconnue.
BIBLIOGRAPHIE: Gaston Coindre, Mon vieux Besançon, Besançon, 1900-1910, p. 395-397 ; Bruno Pons, Grands décors français, 1650-1800, Dijon, 1995, p. 128-131 ; John Harris, Moving Rooms, The trade in Architectural Salvages, New Haven et Londres, 2007, p. 296, note 61 ; Carl Magnusson, « Claude-Antoine Colombot, Besançon, 1747-1821, Projet de consoles pour l’hôtel Chappuis de Rosières à Besançon », in Emmanuelle Brugerolles (éd.), De l’alcôve aux barricades. De Fragonard à David. Dessins de l’Ecole des Beaux-Arts, Paris, 2016, p. 308-309.

Cette paire de consoles a été exécutée, entre le 25 août et le 12 novembre 1789, par le sculpteur Joseph-André Privé pour le salon de l’hôtel du marquis François-Gabriel Chappuis de Rosières (1736-1814), président du parlement de Franche-Comté, à Besançon. Cette pièce, avec son décor de boiserie et ses trois consoles en suite – une grande de forme rectangulaire, placée en vis-à-vis de la cheminée, et les deux en demi-lune présentées ici, qui se trouvaient entre les fenêtres – est à ce jour considérée comme le chef-d’œuvre absolu des arts décoratifs à Besançon sous Louis XVI.
Les trois consoles, ainsi que la boiserie, ont été dessinées par l’architecte bisontin Claude-Antoine Colombot (1747-1821), qui avait été formé à Paris auprès de Louis-Jean Desprez (1743-1804), avant que ce dernier ne poursuive sa carrière à Stockholm, au service du roi Gustave III de Suède (1746-1792). L’Ecole nationale supérieure de Beaux-Arts, à Paris, conserve un précieux dessin, à la plume et à l’encre noire, à la fois de présentation et préparatoire à l’exécution, montrant avec précision, à droite, l’une de nos deux consoles à piétement monopode couronné de trois enroulements, vue de face, avec son marbre et tout le détail de son décor sculpté, soulignée de la vue en coupe de son dessus, montrant très distinctement l’assemblage de son bâti, et d’une ligne d’échelle indiquant sa largeur, soit trois pieds correspondant à 97.44 cm. A gauche du dessin sont visibles les mêmes coupes, auxquelles s’ajoute une vue supplémentaire de profil, montrant la grande console rectangulaire à deux pieds latéraux à enroulements, dont la longueur indiquée est de six pieds, soit 194.48 cm. Ce dessin comporte également les détails du marché qui fut passé, le 25 août 1789, entre l’architecte Colombot et le sculpteur Joseph-André Privé, chargé de réaliser les consoles, qui tous deux le signèrent : « Les trois pieds de Table / Tous faits et posés pour le 20 8bre 1789 [20 octobre 1789] / pour la somme de trois cent douze livres / du 25 aout 1789 / [signé] Colombot / je m’oblige / à tous ce qui / cera nécessaire pour le posage a Besançon ce 12 / 9vembre 1789 / [signé] Privé ». Le sculpteur s’engageait donc à avoir terminé les consoles et à les placer dans le salon du marquis Chappuis de Rosières, le 12 novembre 1789.

L’hôtel Chappuis de Rosières, sis à l’actuel n° 6 rue Pasteur, dans le secteur de La Boucle, comptait alors parmi les plus importants hôtels de Besançon. Il s’agissait de l’hôtel familial du président de Rosières, qui datait du XVIe siècle et intégrait des bâtiments encore plus anciens, datés du XIIIe et du XVe siècles.

En 1789, celui-ci chargea Claude-Antoine Colombot de le transformer, tant structurellement que sur le plan du décor intérieur, afin de le mettre au goût du jour. L’architecte modernisa la façade sur rue et réaménagea l’intérieur de l’hôtel, notamment, au niveau de l’aile droite, en créant le grand salon où furent placées nos consoles, ainsi qu’un petit salon dans l’aile gauche. Il décora également la cage de l’escalier d’honneur.
En 1850, l’hôtel fut racheté par le banquier Aaron Veil-Picard (1792-1868) qui y construisit, vers 1858, un logement à gauche de la cour en remplacement d’un bâtiment plus ancien. Il unifia sa façade avec celle de l’hôtel de l’ancienne Intendance, dont il était également le propriétaire depuis 1836. Au tout début du XXe siècle, avant 1910, les boiseries et les trois consoles du salon de l’aile droite, qui avaient été dessinées in situ en 1902 par Gaston Coindre (1844-1914), historien, artiste-peintre et graveur, disparurent sans laisser de traces. Dans son ouvrage intitulé Mon vieux Besançon, édité en trois volumes entre 1900 et 1910, Gaston Coindre écrivit : « Les Veil-Picard possédaient depuis longtemps l’hôtel de Rosières, moins récalcitrant. L’architecte Colombot l’avait bâti en 1789, singulière date, à la veille de tant de démolitions. Les deux énormes tilleuls de la cour sont tombés, mais l’hôtel restait à peu près intact avec le boudoir de glaces et son grand salon magnifique.
Les boiseries, d’une si noble architecture, les consoles enguirlandées de fleurs merveilleuses, tentèrent un Rothschild qui, dans les médaillons, retrouvait son chiffre sous les initiales du président au Parlement, François-Gabriel marquis Chappuis de Rosières. Le marché ne fut point conclu ; le brocantage toutefois n’a pas épargné le vieux salon parlementaire, dont les belles boiseries sont parties, sans bruit, pour une destination inconnues ». Au cours du XXe siècle, l’aile droite de l’hôtel fut modifiée par l’installation d’un cinéma puis d’une galerie marchande. Le bâtiment fut finalement racheté en 1998 par la ville, dans le cadre d’une restructuration d’une partie de l’îlot Pasteur. Il est aujourd’hui redevenu une propriété privée.
Le dessin du salon exécuté in situ par Gaston Coindre en 1902, juste avant que la boiserie et les trois consoles ne soient démontées, nous permet concrètement de voir le décor mis en place par Colombot pour le marquis Chappuis de Rosières. La pièce était entièrement peinte en vert d’eau et présentait un ordonnancement monumental, rythmé de pilastres cannelés à chapiteaux ioniques, alternant avec de grands trumeaux cintrés de glaces, de croisées, et de portes à deux vantaux, auxquels s’ajoutaient des trumeaux rectilignes plus étroits très finement sculptés, à l’image des portes, à décors arabesques évoquant les modèles de Gilles-Paul Cauvet (1731-1788) que ce dernier publia à Paris en 1777 dans un Recueil d’Ornemens a l’usage des jeunes artistes qui se destinent à la décoration des bâtimens, Dédié à Monsieur Par G. P. Cauvet Sculpteur de S.A.R.


Surmontant les panneaux rectilignes évoqués ci-dessus, des panneaux rectangulaires étaient sculptés chacun d’un cartouche flanqués d’enfants en terme, à enroulements d’acanthes, au chiffre CR du président Chappuis de Rosières, couronné d’une couronne de fleurs. L’ensemble est bien visible sur un second dessin daté de 1901 de Gaston Coindre. Des projets pour les portes de ce salon ont fait partie de la collection de Lodewijk Arnold Houthakker (1926-2008) et ont été publiés par Peter Fuhring en 1989.

Colombot imagina nos consoles en parfait accord avec cette boiserie. Il s’inspira directement d’un dessin de l’ornemaniste Richard de Lalonde (1735-1808), aujourd’hui conservé dans les collections de la Kunstbibliothek, à Berlin. Celui-ci fut publié par l’auteur, entre 1776 et 1788, gravé par Foin, formant la planche 2 de la Suite E, Tables et consoles, 5e cahier des Œuvres diverses de Lalonde.

Le sculpteur Joseph-André Privé se permit cependant quelques libertés dans son exécution par rapport au dessin paraphé par l’architecte. Il opta en effet, au niveau de la ceinture, pour la même frise ajourée de rinceaux feuillagés d’acanthes, de culots et de fleurs que celle ornant le dessin de la grande console rectangulaire, en lieu et place de la frise de feuilles de refend initialement prévue. Il rehaussa l’encadrement de cette ceinture de filets de perles, et couronna le tout, pour souligner le marbre, d’une puissante frise de godrons alternant avec des fleurons, remplaçant ainsi la frise feuillagée à doucine imaginée par Colombot.
Le sculpteur modifia également les façades des trois enroulements du pied, remplaçant les chutes de piastres, bien visibles sur le dessin, par une puissante mouluration rehaussée de filets de perles et de rubans. Il exécuta de même la grande console, supprimant en sus l’accolade centrale ornée d’un trophée de musique. Celle-ci est en effet aujourd’hui conservée en mains privées. Elle a été vendue une première fois en 1968, puis par Christie’s New York, le 23 octobre 1988, avant d’être acquise par la galerie Steinitz, qui la publia en 2000. En sus d’autres inscriptions, cette grande console porte le même numéro 44341 que celui visible sur nos deux consoles, inscrit à la mine de plomb à la fois sur son bâti et au revers de son plateau de marbre.


Si, selon les mots de Gaston Coindre, ces trois consoles et la boiserie du grand salon quittèrent « sans bruit » et « pour une destination inconnues » l’hôtel Chappuis de Rosières avant 1910, nous savons aujourd’hui qu’elles furent acquises par le prince Henri Amédée de Broglie (1849-1917) et par sa femme, née Marie Say (1857-1943), future princesse d’Orléans et richissime fille de l’industriel Constant Say, propriétaire de la raffinerie du même nom, qui firent remplacer sur la boiserie le chiffre CR par le leur, matérialisé par les initiales SB entrelacées de leurs noms.
Désormais appelée « salon de l’hôtel de Broglie », la boiserie et ses trois consoles en suite furent acquises en 1944, soit juste après la mort de Marie Say († 1943), par le Metropolitan Museum of Art, à New York, qui installa l’ensemble dans l’une de ses salles et le présenta comme un exemple parfait du style Louis XVI.
Elles n’y demeurèrent cependant que jusqu’en 1946, le musée lui préférant finalement le « salon du dais » de l’hôtel de Tessé, qu’il jugea encore plus représentatif. C’est la célèbre maison de décoration et d’ameublement anciens French & Co, établie depuis 1840, qui en fit alors l’acquisition, avec les trois consoles.

Elle remonta l’ensemble dans ses locaux du 210 East 57 St., à New York, afin de pouvoir présenter ‘en situation réelle’ ses collections à ses clients, dans un cadre authentique d’époque Louis XVI considéré alors comme parisien et princier. Le Getty Research Institute’s Photo Archive conserve une précieuse série de photographies de cette période, nous montrant la boiserie visiblement complète, ornée du chiffre SB du prince Henri Amédée de Broglie et de son épouse Marie Say, et des trois consoles. Ce somptueux décor resta en place chez French & Co durant de nombreuses années, jouant un rôle non négligeable pour la formation du goût Louis XVI chez les collectionneurs américains. Il servit même de cadre pour le célèbre photographe de mode Cecil Beaton (1904-1980), qui immortalisa dans ce salon Loelia Lindsay (1902-1993), duchesse de Westminster, portant une robe Balmain et des bijoux Van Cleef & Arpels, pour le magazine Vogue, en 1948.
La même année, et pour le compte du même magazine, il fut également l’auteur, dans ce même salon Chappuis de Rosières, d’une image iconique montrant les robes de bal de Charles James (1906-1978). Des années plus tard, cette boiserie, qui avait tant marqué la haute société américaine dans les années 1940-1950, fut finalement démantelée et vendue chez French & Co à une date inconnue. Elle n’est jamais réapparue à ce jour, à la différence de la paire de consoles présentées ici, et de la grande console rectangulaire vendue par la galerie Steinitz dans les années 2000. Remarquablement documentés, ces meubles constituent un très rare exemple, qui bien, qu’ayant été directement influencé par des modèles développés à Paris, témoigne incontestablement ici d’un savoir-faire régional de tout premier plan.