Bronze ciselé, patiné et doré ; granit rose.
H. 90 cm. (35 ½ in.) ; L. 137 cm. (54 in.); Pr. 77 cm. (30 ½ in.).
PROVENANCE: ancienne collection du baron et de la baronne Eugène Charles Joachim Fould-Springer, puis collection de Nathaniel de Rothschild, au Palais Abbatial of Royaumont (Val-d’Oise, France).
BIBLIOGRAPHIE COMPARATIVE : Denis Roche, Le Mobilier français en Russie, meubles des XVIIe et XVIIIe siècles et du commencement du XIXe conservés dans les palais et les musées impériaux et dans les collections privées, Paris, 1912-1913, vol. 2, pl. XCVII et XCVIII ; Ernest Dumonthier, Mobilier national de France. Les Tables. Styles Louis XVI et Empire, Paris, 1924, pl. 38 ; Hedvig Szabolcsi, « M. E. Lignereux, ébéniste illustre sous le Consulat (un meuble signé de Ligneureux au musée des Arts décoratifs de Budapest) », Acta Historiae Artium, Academiae Scientiarum Hungaricae », Tomus VIII, Fasciculi 3-4, Budapest, 1962, p. 279-298 ; Patricia Lemonnier, Weisweiler, Paris, 1984, p. 138 ; Iouna Zek, Catalogue de l’exposition des œuvres de Thomire au Musée de l’Ermitage, Leningrad, 1984, cat. n° 21 ; Iouna Zek, « Bronze d’ameublement et meubles français achetés par Paul 1er pour le château Saint-Michel de Saint-Pétersbourg en 1798-1799 », Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art Français, année 1994, Paris, 1995, p. 142-157 ; Jean-Pierre Samoyault, Mobilier français Consulat et Empire, Paris, 2009, p. 105-108 ; Pierre Arizzoli-Clémentel et Jean-Pierre Samoyault, Le mobilier de Versailles, chefs-d’œuvre du XIXe siècle, Dijon, 2009, p. 108-109, cat. n° 14, et p. 128-131, cat. n° 26.

Chef-d’œuvre de la collection Rothschild provenant du palais abbatial de Royaumont, cette table de milieu constitue l’un des plus remarquables jalons de l’histoire du mobilier français créé sous le Directoire, une période particulièrement féconde au cours de laquelle le goût étrusque et antiquisant, ainsi que le goût prononcé pour l’égyptomanie, annonciateurs du style Consulat, prirent leur pleine ampleur, cela sous l’impulsion de grands créateurs, tels que les architectes Percier et Fontaine, et d’illustres maisons, spécialisées dans le commerce de luxe, dont les plus fameuses furent sans conteste celles de Jacob Frères et de Martin-Eloi Lignereux, ce dernier associé au célèbre fondeur et ciseleur Pierre-Philippe Thomire.
D’une remarquable qualité d’exécution, la table présente un piétement intégralement en bronze patiné et doré, montrant une ceinture rectangulaire richement ornée de reliefs composés de masques de Mercure, de chevaux marins ailés, de disques ponctués de rosaces, de putti chevauchant des dauphins, d’aigles [Orion] et de serpents, le tout souligné d’un filet de bronze doré, et surmonté d’une corniche à doucine ciselée d’une frise de palmettes et de fleurons stylisés. Cette dernière vient border un somptueux plateau rectiligne en granit rose.


La table repose sur quatre figures égyptiennes monopodes aux ailes éployées, nommées « grosse chimère ailée, modèle Dupasquier, avec griffe et chapiteau en corbeille » dans l’inventaire de Pierre-Philippe Thomire, en bronze patiné et doré, terminées à griffes, et coiffées à boucles sous un némès égyptien strié et ponctué d’un cobra-uraeus, le tout supportant une étroite ‘corbeille’ au pourtour strié et enrichi de bandeaux en épis ou cordés. Chaque « chimère » est ornée d’un corset en bronze doré, à bandeaux unis et compartiments striés, cerclant ses seins au-dessus d’une puissante ceinture rythmée de canaux, elle-même soulignée d’une agrafe arabesque à palmette, enroulements et fleurons. Une entretoise en X de section carrée, à bordures moulurées et fonds amatis, ornée au centre d’une terrasse centrale circulaire à doucine, surmontée d’un petit dôme à corolle de feuilles lancéolées ponctué d’un pignon en forme de ‘toupie’, joint les quatre pieds de la table au moyen de ‘dés’ enserrant les jarrets de chaque « chimère ». Les terminaisons à griffes de ces dernières reposent chacune sur un petit disque formant ‘sabot’.
Notre table présente exactement les mêmes « chimères » monopodes – exception faite des agrafes à motifs arabesques soulignant leur poitrail – que celles ornant un très petit groupe de consoles, attribuées à Martin-Eloi Lignereux et Pierre-Philippe Thomire.
Trois de ces consoles furent livrées vers 1798-1799 pour le Tsar Paul 1er de Russie au château Saint-Michel à Saint-Pétersbourg. Elles présentent les mêmes têtes de « chimères » à opulentes boucles – celles-ci deviendront plus courtes et stylisées sous le Consulat – ‘coiffées’ d’un même némès, strié et orné du cobra-uraeus, surmonté d’un drapé et d’un étroit chapiteau en forme de ‘corbeille’ également striée. Ces « chimères » monopodes terminées à griffes sont ornées d’un corset doré rigoureusement identique, à bandeaux unis et compartiments striés, soulignés d’une ceinture à frise de canaux rectangulaires.
Empereur de Russie de 1796 à 1801, Paul 1er, qui détestait le palais d’Hiver bâti par l’architecte italien Francesco Bartolomeo Rastrelli pour sa mère Catherine II, avait chargé son architecte Vincenzo Brenna, de lui édifier un nouveau château sur les rives de la rivière Moïka, près du jardin d’Eté. Pour ce palais, auquel on donna le nom de château Saint-Michel, le Tsar souhaita un décor intérieur digne des palais français, et prit dans ce but, un arrêté spécial, en date du 22 février 1798, qui permit d’importer en Russie, en franchise, des bronzes d’ameublement et des meubles directement achetés à Paris. Plus de cinq cents bronzes – candélabres, pendules, flambeaux, lustres et lanternes – furent ainsi livrés entre juin 1798 et octobre 1799 par l’intermédiaire de six marchands principaux : Xavier-François Labensky, André Cholzen, Barthélémy Defarge (ou de Farge), Jean Mazeau, ce dernier établi depuis plusieurs années dans la capitale russe, Jean Fabre et Guillaume Culot.

Vincenzo Brenna fut particulièrement exigeant auprès de ces marchands quant à l’extrême qualité des meubles et objets livrés. Vingt-deux meubles d’apparat furent acquis au cours de cette période pour le château Saint-Michel : neuf consoles, cinq « riches » commodes, trois secrétaires, une table-chiffonnière et quatre guéridons. Guillaume Culot vendit une très riche console signée de Thomire, à cariatides en bronze doré, ainsi qu’en octobre 1799, une paire de consoles – qui nous intéresse tout particulièrement ici – « en bois d’acajou racines choisies » ornées de bas-reliefs en bronze doré « représentant les Dieux de la Fable » – probablement exécutés d’après une gravure d’un bas-relief romain publié par Bernard de Montfaucon dans sa célèbre Antiquité expliquée […] – reposant sur deux pieds antérieurs à chimères monopodes en bronze patiné et doré identiques à celles de notre table. Une troisième console, du même modèle, avait déjà été livrée quelques mois plus tôt, en février 1799, par le marchand Defarge. Toutes ces meubles, aujourd’hui conservés au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, présentent une même rigoureuse qualité d’exécution des bronzes qui est attribuée à Thomire.


Une quatrième console du même type est aujourd’hui conservée au musée national de Stockholm, provenant sans doute de la collection du duc de Saxe-Teschen (1738-1822) au palais de l’Albertina à Vienne, ornée d’un bas-relief central différent montrant l’Apothéose de Virgile d’après John Flaxman, copie en bronze d’une plaque de Wedgwood datée vers 1785. Une autre fut exécutée en Russie par Yvan Bruch d’après le modèle français, pour le comte Cheremetiev au château d’Ostankino, célèbre domaine situé à proximité de Moscou.

Le modèle de la « chimère» ornant notre table et ce petit groupe de consoles dérive directement de celui des « chimères » ornant la cheminée de la galerie François 1er au château de Fontainebleau, qui furent fondues en plomb par Thomire en 1787. Ce modèle fut « réactualisé » sous le Directoire, afin d’être transformé en pied de table et de console. Le premier emploi de la « chimère Dupasquier », du nom de son sculpteur, Antoine-Nicolas Dupasquier (v. 1748-1831), fut exécuté par François Rémond vers 1797-1798. Le modèle de la « chimère Dupasquier » fut également exploité à la même époque par Thomire très probablement associé à Lignereux. La participation de ce dernier apparait d’autant plus plausible, qu’au-delà du fait que les deux hommes se connaissaient déjà bien à cette époque, une console en racine d’if, plus simple que les précédentes, mais ornées du même modèle de « chimères », fut vendue le 11 juin 1803 par Lignereux à Thomas Bruce (1766-1841), 7e comte d’Elgin, ambassadeur britannique à Constantinople de 1799 à 1803.
Le 2 avril 1798 fut inventoriée une « grande console à plateau de granit vert, socle, pilastres et ceinture en marbre vert de mer, ornée sur la traverse d’une frise de palmettes en bronze doré et de bas-reliefs en pietra dura, au milieu et aux extrémités », ornée des mêmes « chimères ». Celle-ci fut placée dans le grand salon dit des Saisons de l’hôtel du financier Marc-Antoine Delannoÿ, rue Cerutti. Celui-ci céda, en 1804, sa demeure entièrement meublée à Louis Bonaparte, frère de Napoléon 1er et futur roi de Hollande, et à son épouse, Hortense, fille de l’impératrice Joséphine. Cette superbe console fit, plus tard, partie des collections du baron de Redé à l’hôtel Lambert à Paris. Elle fut vendue par Sotheby’s à Monaco, le 26 mai 1975, formant le lot n° 266 de la vente.


Au début du Consulat, Lignereux diffusa également une variante de notre « chimère », à visage plus hiératique, aux boucles plus courtes, plus régulières et plus stylisées, ornée d’un némès lisse, non strié et sans cobra-uraeus, et présentant des variantes dans leurs corsets et les motifs arabesques les soulignant. Parmi les quelques meubles répertoriés avec ce modèle, citons en particulier une table de milieu, évoquant notre meuble, à riches chapiteaux de bronze doré, frise de palmettes et culots, et groupe composé d’un vase flanqué d’égyptiens au centre de l’entretoise. Probablement achetée à Paris par le Tsar Paul 1er avant 1801, cette table est aujourd’hui conservée au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg.
Une console conservée au musée des Arts décoratifs de Budapest, possédant également ce modèle de chimères et provenant de la collection des Esterhazy, porte encore l’étiquette du marchand Lignereux. Elle présente une frise de bronze doré, alternant flambeaux ‘en balustre’ et guirlandes, identique à celle ornant la ceinture d’une console mise en consignation en 1807 par Thomire, en gage d’un prêt, et finalement cédée au Garde-Meuble impérial en 1812.
Cette console est aujourd’hui conservée au musée du Louvre. Deux paires de consoles, appartenant à ce même ensemble, furent livrées, sans doute vers 1802, pour le grand salon de Madame Bonaparte à Saint-Cloud. Elles sont conservées dans les collections du Mobilier national et du Grand Trianon à Versailles. A cet ensemble, s’ajoutent également une table de milieu proche de celle de l’Ermitage, également mise en consignation par Thomire en 1807 et cédée à l’Etat en 1812 ; estampillée par Adam Weisweiler, elle est aujourd’hui conservée au palais royal de Naples; et deux guéridons, l’un conservé au musée Correr à Venise, non estampillé mais identique au second, estampillé par Adam Weisweiler,et conservé dans les collections du Grand Trianon à Versailles.
Le guéridon du musée Correr a été exécuté par l’intermédiaire de Lignereux sur un ordre express du ministre de l’Intérieur. Ce dernier lui a en effet demandé de remplacer le piètement Louis XVI démodé de ce guéridon, supportant un exceptionnel plateau en biscuit de Sèvres consacré à l’histoire de Télémaque, par un support nouveau, à la mode, afin que le Premier Consul puisse faire un présent à Louis 1er de Bourbon, roi d’Etrurie (venu en visite à Paris en mai-juin 1801 sous le nom de comte de Livourne). Un mémoire de Lignereux en date du 17 vendémiaire an X (9 octobre 1801) évoque non seulement ce nouveau guéridon mais encore la restauration d’un grand vase de Sèvres destiné au même prince (le vase est aujourd’hui conservé au palais Pitti à Florence). Grâce à la correspondance échangée entre le ministère de l’Intérieur, l’administrateur de la manufacture de Sèvres et Lignereux lui-même, on sait que ce dernier a confié la restauration du vase à Thomire, monteur attitré des porcelaines à la manufacture de Sèvres. La logique voudrait que l’on en déduise que Lignereux ait également demandé à Thomire le nouveau piétement du guéridon.

Or celui-ci, dans une réclamation concernant le paiement de sa facture, datée du 10 messidor an X (29 juin 1802), différencie clairement les deux opérations. D’un côté, il affirme qu’il a depuis longtemps payé Thomire pour les travaux exécutés sur le vase, et de l’autre, il déclare avoir fait la table pour son compte personnel, sans citer toutefois le nom de Thomire.
Un guéridon similaire à ce dernier, estampillé A. WEISWEILER, en bronze patiné et doré, racine d’if et marbre granit vert des Vosges, fut cédé au gouvernement en 1812 par Feuchère pour 3.000 francs, cela après avoir été mis en consignation en 1807 en échange d’un prêt consenti par le ministère de l’Intérieur. Placé au ministère de la Maison du Roi en 1818, il a été envoyé en 1822 au palais de Saint-Cloud pour le service de la duchesse de Berry. Il apparait au Grand Trianon à partir de 1855. Dans son mémoire, Feuchère appelle les trois figures égyptiennes monopodes à jarret et griffe de lion des « pieds en forme de chimères ornés de corsets arabesques et jarretières dorées au mat ». Il est fort probable que ce guéridon avait été acquis par Feuchère chez Thomire ou reçu en paiement de fourniture Ce deuxième modèle de « chimère », commercialisé par Lignereux, sera d’ailleurs repris par Thomas Hope qui le publiera pour son propre compte en 1807, dans son célèbre Household Furniture and Interior Decoration (pl. VI et XIV ; fig. 59).

Martin-Eloi Lignereux
Né en 1752 à Cuvilly, dans le Valois, Martin-Eloi Lignereux s’était associé sous Louis XVI avec Dominique Daguerre (vers 1740-1796), célèbre marchand mercier et orfèvre établi rue Saint-Honoré, au côté duquel il livra nombre de fournitures au Mobilier de la Couronne. Après la retraite de Daguerre vers 1793, Lignereux conserva un temps le magasin de la rue Saint-Honoré, puis décida de s’établir au n° 2 de la rue Christine, « près celle, ci-devant Dauphine, où il continue toujours le même commerce en meubles et bronzes en tous genres. L’on trouvera dans son magasin une collection de meubles les plus recherchés, tels que commodes, secrétaires, consoles, bureaux, tables à thé et autres d’un goût nouveau, ornés de porcelaine, camée, richement décorés de bronzes au mat ». Il exploita ensuite un magasin situé au 44 rue Vivienne, en face de la rue Colbert, vendant des bronzes exécutés par Thomire, des cristaux, des porcelaines et des meubles créés par lui, puis s’installa au 41 de la rue Taitbout, en septembre 1803. Marié avec Anne-Henriette Demilliville, il eut une fille, Adélaïde-Anne, qui avait épousé, le 14 mars 1798, le cadet des frères Jacob, François-Honoré-Georges (1770-1841). Sous le Directoire et le Consulat, Lignereux n’eut de cesse de rivaliser avec son gendre dans la fabrication de meubles précieux.
Lors de l’Exposition des produits de l’industrie de l’an IX [1800], le jury ne sachant qui choisir entre lui et les frères Jacob pour l’attribution de la médaille d’or, décida finalement de leur décerner en commun cette prestigieuse récompense. Lignereux semble ne jamais avoir estampillé ses meubles qu’il ne produisit qu’en très petite quantité, des meubles toujours extrêmement riches et vendus à des prix très élevés. Le 22 novembre 1804, il céda finalement son fonds de commerce à Thomire et Duterme, s’engageant à leur laisser toutes ses marchandises. Il mourut à Paris le 31 janvier 1809.
Pierre-Philippe Thomire
Fils d’un ciseleur parisien, Thomire bénéficia d’une formation très complète. Il travailla la sculpture à l’Académie de Saint-Luc, à Rome, avec Pajou et Houdon. Ce dernier aurait voulu en faire un fondeur, mais Thomire se spécialisa dans la ciselure et entra dans l’atelier de Gouthière. Il acquit très vite auprès de celui-ci une parfaite connaissance des secrets du métier, particulièrement de la dorure au mat qui faisait la gloire de son maître. Dès 1776, il s’installa à son compte et devint, après la faillite de Gouthière, le ciseleur le plus réputé de son temps. Très attiré par le néo-classicisme, il se spécialisa dans les sujets tirés du répertoire antique, à l’image de nos candélabres, et collabora activement avec des ébénistes tels Guillaume Beneman.
Il donna en particulier toute sa mesure en exécutant les moulures de bronze de grands vases de Sèvres, ayant succédé à Duplessis comme bronzier attitré de la manufacture. Certaines de ses œuvres exécutées avant la Révolution – citons notamment le candélabre de l’Indépendance ou le célèbre serre-bijoux de Marie-Antoinette, tous deux conservés au château de Versailles – auraient suffi à assurer sa réputation, mais il devint plus célèbre encore sous l’Empire.