CONSOLE

Aix-en-Provence, vers 1710.
JEAN-BERNARD TURREAU, DIT TORO (1672-1731)

Noyer sculpté et ciré ; marbre fleur de pêcher.

H. 81.5 cm. (32 in.) ; L. 114.5 cm. (45 in.); Pr. 61 cm. (24 in.).

PROVENANCE : collection de la famille Meyronnet de Saint-Marc, au sein de l’hôtel de Saint-Marc, sur le Cours Mirabeau à Aix-en-Provence (depuis au moins le début du XIXe siècle, très certainement depuis le XVIIIe siècle) ; collection du baron Philippe de Meyronnet de Saint-Marc, à Paris ; acquise auprès de ce dernier par les collectionneurs américains William et Babe Paley ; collection de l’antiquaire Dalva Brothers, à New York.

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Comme tous les sculpteurs qui ont eu un petit peu de postérité, notamment pour avoir publié des estampes, le nom de Jean-Bernard Turreau (dit Toro), a été attribué à de nombreux ouvrages qui ne lui reviennent, en réalité, pas. Ce « maître sculpteur des vaisseaux du roy », né en Bourgogne et actif en Provence, est à la fois bien connu pour ses travaux pour la marine et ses dessins d’une finesse incomparable, mais le nombre de ses travaux sculptés ayant traversé les âges est particulièrement limité. À ce titre, cette console est exceptionnelle : la paternité de Toro ne fait aucun doute, sa provenance est connue, et la création du modèle est documentée par des relevés dès le XVIIIe siècle.

Ill. 1 : Notre console a fait l’objet d’un relevé dessiné, d’une étonnante fidélité, dès le XVIIIe  siècle. Attribué à Pierre II Legros, 1715 ?

Collection Masson à l’école des Beaux-Arts de Paris (inv. EBA, inv. 0.132).

La provenance peut être établie aussi bien par tradition orale que par les publications anciennes : l’antiquaire Dalva Brothers a acquis cette console des collectionneurs américains William et Babe Paley, qui la tenaient eux-mêmes du baron Philippe de Meyronnet de Saint-Marc. On sait par le témoignage d’Henri Dobler que cette console était en 1910 à Paris, chez le baron. Dobler explique que Philippe de Meyronnet de Saint-Marc avait reçu cette console de son père et qu’elle ornait l’hôtel de Saint-Marc, sur le Cours Mirabeau à Aix-en-Provence, qui appartenait à la famille depuis la fin du XVIIIe siècle. La famille Meyronnet de Saint-Marc possédait encore au XXe siècle le pendant de cette console, qui a depuis été donné à un musée du sud de la France.

L’inventivité de ce modèle, dont il faudra voir qu’il doit être daté des années 1710, est remarquable. Le fort porte-à-faux du plateau en marbre fleur de pêcher est souligné par une gaine serpentine qui se termine en volute. Elle projette vers l’avant un vieillard ailé, dont le visage crispé se tourne difficilement pour jeter un œil inquiet en direction d’un dragon rugissant qui le poursuit. L’attaque est imminente – la tension dramatique est à son acmé. La fixité du vieillard, tenu dans sa gaine, contraste avec la vivacité et la souplesse du monstre qui s’attaque à lui.

Au centre de la traverse centrale, un masque de Méduse agonisant est ceint d’un ornement qui annonce l’art rocaille, tout en étant encore sous influence du style « auriculaire » du début du XVIIe siècle. Enfin, à la noix, deux aigles capturent un serpent avec leur bec.

La densité iconographique et narrative est spectaculaire : ce ne sont pas moins de trois instants, trois moments de lutte qui sont représentés. Rarement un tel dynamisme et une telle emphase n’auront été appliqué à l’art des consoles sculptées : l’expression des visages, la tension narrative, et l’insoumissions des formes à la matière sont poussés à leur paroxysme. L’effet baroque est d’autant plus audacieux qu’il peut être comparé aux autres modèles de console dessinés dans les années 1710, et en particulier celles de Nicolas Pineau publiées en 1709 par Mariette pour l’actualisation de l’Architecture à la mode.


 Ill. 2 : Jean-Bernard Turreau, dit Toro (1672-1731), console du marquis de Tressemanes, reproduite dans l’ouvrage d’Alfred de Lostalot,
Les arts du bois (sculpture sur bois, meubles),  Paris, J. Rouam, 1890, p. 81.

En l’occurrence, cette console fut un modèle à succès, dont on retrouve trace, avec d’infimes variations, dans plusieurs collections. Une version, dont le « dé » de raccordement entre la traverse avant et les traverses latérales est carré et non arrondi, se trouvait à la fin du XIXe siècle dans la collection du marquis de Tressemanes, autre insigne aixois, qui la tenait lui-même du peintre Louis-Mathruin Clérian, directeur de l’école de dessin d’Aix au début du XIXe siècle [ill. 1]. C’est probablement cette console qui a été acquise par Nélie Jacquemard et qui est, aujourd’hui, conservée à l’abbaye de Chaalis [ill. 2]. Une console même modèle, peut-être sa paire ?, se trouvait chez les Rotschild à l’hôtel Lambert.

 Ill. 3&4 : Jean-Bernard Turreau, dit Toro (1672-1731), modèles de consoles publiées dans le recueil Livre de tables de diverses formes  […] inventé par J. B. Toro , Paris, chez Gautrot, avant 1716.

Enfin, une autre console se trouvait dans la collection Fould-Springer dans les années 1910, avec une légère variation sur le « dé » de raccordement et deux fleurons supplémentaires sur la traverse avant [ill. 3].

 Ill. 5 : Jean-Bernard Turreau, dit Toro (1672-1731), console, très certainement celle du marquis de Tressemanes reproduite
ill. 1, acquise par Nélie Jacquemard et aujourd’hui conservée à l’abbaye de Chaalis (Oise).

Il faut donc comprendre que Toro a fait légèrement varier un modèle initial, qu’il a sculpté plusieurs fois. La paternité de ce sculpteur provençal, qui, dès le XVIIIe siècle, était qualifié d’élève de Puget[1], peut être établie par divers rapprochements. Le premier est géographique : trois de ces consoles étaient dans des collections aixoises, c’est-à-dire dans la ville de travail de Toro jusqu’en 1718[2]. Le second est formel : le principe du pied de console à masque de vieillard, avec dragon enroulé, se retrouve dans une estampe de l’invention de Toro [ill. 4]. De même, une autre estampe de console de son invention a pour noix d’entretoise un aigle dévorant un serpent [ill. 5], qui n’est pas sans rappeler les deux aigles sur la noix de notre modèle. Le propre de la gravure étant la diffusion des formes, le fait de pousser tisser des liens entre une production matérielle et graphique n’est pas un argument décisif : ce n’est qu’un indice de plus.

Un dernier élément permet de s’assurer de la paternité et d’affiner la datation : cette console a fait l’objet d’un relevé dessiné, d’une étonnante fidélité, dès le XVIIIe siècle [fig. 6]. Cette feuille est conservée dans la collection Masson à l’école des Beaux-Arts de Paris. Sur cette même feuille, qui fait partie d’un ensemble plus large de relevés, sont aussi représentés des modèles de cheminée, un tombeau, et quatre autres consoles. Parmi ces consoles, toutes d’un esprit singulièrement proche des dessins de Toro, s’en trouve une en particulier qui a été publiée en gravure en 1716. Une annotation indique le nom de Legros comme auteur de ces relevés, ce qui est crédible puisque d’autres esquisses de cet ensemble de feuilles ont été exécutés d’après des bas-reliefs antiques. Il faut comprendre que Pierre II Legros serait passé par Aix-en-Provence en 1715, sur le trajet de son aller-retour de quelques mois à Paris. Les dates coïncident parfaitement : le modèle des consoles illustrées par le dessin existait au moins depuis 1715, puisque l’une d’elle a été publiée en 1716.

Cela permet, en outre, de dater notre console des années 1715. Dès son origine, elle fut certainement en noyer naturel car les contemporains de Toro le soulignaient eux-mêmes : « ce sculpteur travailloit le bois avec une si grande délicatesse que les ouvrages qu’il a faits en pieds de tables, pendules et consoles n’étoient susceptibles d’aucune d’orure et même que le verny qu’on pouvoit y mettre dessus y faisoit tort ; tous ces ouvrages étoient entièrement finis et il leur donnoit toute la perfection qui pouvoit sortir de son génie et de ses doigts ».

Il y a, incontestablement, du « génie » et de la « délicatesse » dans cette console, qui est un témoin exceptionnel de l’art des meilleurs sculpteurs méridionaux, encouragés par les commandes royales, qui ont fait rayonner l’art provençal.

François Gilles,

Historien de l’art et sculpteur ornemaniste



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