MEUBLE À HAUTEUR D’APPUI

Paris, 1er quart du XIXe siècle, époque Restauration, vers 1820.
PIERRE-ÉTIENNE LEVASSEUR (APR. 1749 - APR. 1823) & SON FILS PIERRE-FRANÇOIS-HENRI LEVASSEUR, DIT ‘LEVASSEUR JEUNE’ (ACTIF JUSQU’EN 1841)

Bâti de chêne ; placage d’ébène ; marqueterie en « première partie » de cuivre et d’écaille ; filets de laiton ; métal ; marbre Portor.

Panneau en pietra dura à décor de perroquet posé sur un arbuste : Florence, fin du XVIIe siècle.

H. 101.5 cm. (40 in.) ; L. 144.5 cm. (57 in.) ; Pr. 48 cm. (19 in.).

ESTAMPILLE: E. LEVASSEUR visible à deux reprises sur le bâti sous le plateau de marbre.

MARQUES ET INSCRIPTIONS : Morant & sons / 91, New Bond Street [London], inscription imprimée en noir et en lettres capitales sur une étiquette beige rectangulaire collée sous le panneau central en pietra dura et son encadrement de bronze.

PROVENANCE : collection particulière.

BIBLIOGRAPHIE COMPARATIVE : Alexandre Pradère, “Boulle, du Louis XIV sous Louis XVI”, L’Objet d’art, n° 0, juin 1987, p. 56-67 ; M. Aldrich, ‘A Setting for Boulle Furniture: The Duke of Wellington’s Gallery at Stratfield Saye’, Apollo, juin 1998, p. 20-22.

Paire de cabinets estampillés E. Levasseur
provenant d’une suite de quatre ayant appartenu  au marquis de Laborde au château de Méréville.
 
Collection Champalimaud, Christie’s à Londres, le 7 juillet 2005, lot n° 125.

Symbolique du règne de Louis XIV, le mobilier en marqueterie « Boulle » continua de fasciner des grands seigneurs, des ministres et surtout des grand financiers durant tout le XVIIIe et le XIXe siècles, incitant des ébénistes de renom, dont les plus importants et les plus inventifs furent sans conteste les Levasseur, à se spécialiser non seulement dans la restauration d’authentiques meubles d’André-Charles Boulle, mais également dans leur réédition, dépassant souvent le simple pastiche pour donner naissance à de véritables créations auxquelles appartient sans conteste le meuble à hauteur d’appui très architecturé présenté ici.

Estampillé à deux reprises E. LEVASSEUR sur le haut d’un bâti compartimenté en chêne, sous un plateau en marbre Portor, le meuble est singularisé en façade par la présence, au centre de son large vantail central, disposé en léger ressaut, d’un panneau rectangulaire en marqueterie de pierres dures polychromes montrant un perroquet orienté vers la droite, assis sur l’une des branches d’un arbuste émergeant d’un sol en Paésine, le tout contrastant sur un fond de Paragone del Belgio, un panneau exécuté à Florence, au sein de l’Opificio delle Pietre Dure des grands ducs de Toscane, et daté de la fin du XVIIe siècle.

Encaissé dans le vantail, ce panneau est rehaussé d’un riche encadrement de bronze doré ciselé à motifs de fleurons d’acanthes, et est ceint d’un bandeau marqueté en « première partie » de cuivre et d’écaille dessinant de luxuriants rinceaux fleuronnés d’acanthes.

Un encadrement de bronze identique mais légèrement plus fin que le précédent borde le pourtour extérieur du vantail central, ainsi que trois des côtés des deux vantaux latéraux, plus étroits, et le pourtour des deux compartiments formant les petits côtés du meuble. Un opulent décor marqueté en « première partie » de cuivre et d’écaille, à motifs de rosettes, de volutes fleuronnées et d’acanthes, occupe la façade des deux vantaux latéraux. Des encadrements plaqué en ébène et rehaussés de filets de laiton structurent l’intégralité du meuble, enrichis aux angles par des équerres de bronze doré ciselés à rosaces, volutes d’acanthes et boutons à graines. Les trois vantaux ferment à clef, et enferment des étagères réglables à crémaillères. Une luxuriante ceinture à frise de bronze alternant palmettes stylisées, fleurons, et feuilles d’acanthes, le tout rehaussé d’une frise d’oves et souligné d’une frise de raies de cœur, couronne le meuble. Deux puissantes têtes d’Hercule en bronze doré, coiffées de la dépouille du lion de Némée, flanquent le centre des petits côtés. Le tout repose sur une plinthe unie, plaquée en ébène, dont le débord est rehaussé d’une frise d’oves identique à celle soulignant le plateau en marbre Portor couronnant le meuble, un marbre très rare, utilisé par Levasseur pour ses plus belles créations, exploité en Italie et en Corse depuis l’Antiquité, et se caractérisant par sa couleur noire semée de sillons jaunes, et décrit avec éloge par Jérôme Adolphe Blanqui, dans son Dictionnaire du commerce et des marchandises […], publiée à Paris en 1855: « Le fond de ce marbre est noir et les veines d’un jaune doré, ce qui lui a fait donner le nom de Portor (porte or). Il doit être classé parmi les marbres les plus riches, et cependant il n’est véritablement estimé et recherché que lorsque la qualité ne laisse rien à désirer […] Le Portor nous vient du golfe de la Spezia (duché de Gênes) ».

Meuble à hauteur d’appui similaire au nôtre mais en contre-partie.

Ancienne collection Ian Askew, Londres, 1952.

Un cabinet, à décor rigoureusement identique au nôtre, orné d’une marqueterie de cuivre et d’écaille en « contre-partie » provenant vraisemblablement de la même découpe, et d’un panneau central en pietra dura à décor de perroquet orienté en symétrie vers la gauche, fit partie de la collection de Ian Askew, à Londres, en 1952.

La dynastie des Levasseur, par Alexandre Pradère

Si la dynastie des Levasseur, active à Paris sur trois générations entre 1750 et 1840, est bien connue pour son rôle dans la production et la restauration de mobilier Boulle, les biographies des trois principaux protagonistes sont encore à peine esquissées et leur étude reste à faire.

Le mieux connu est le grand-père, Etienne Levasseur (1721-1798), qu’une légende bâtie par son petit-fils prétendait avoir été formé par Boulle : sans doute s’agissait-il plutôt d’un des fils de Boulle, dans les années 1740. La première mention dont nous disposons est son mariage en 1748 avec Marie-Louise, fille de l’ébéniste Nicolas-Jean Marchand. Il est alors ouvrier libre rue du Faubourg Saint-Antoine. En 1765, il était toujours installé, dans la même rue, à l’enseigne du Cadran Bleu, au coin de la rue Traversière et c’est dans la même maison qu’il restera jusqu’à son décès en 1798. Il se fit recevoir à la maîtrise en 1767 seulement. Bien qu’on trouve son estampille sur un certain nombre de meubles de marqueterie ou d’acajou, il produisit surtout des meubles de luxe – en laque notamment – destinés à des marchands merciers parisiens, comme Darnault et Julliot.

Paire de cabinets estampillés E. Levasseur
provenant d’une suite de quatre ayant appartenu  au marquis de Laborde au château de Méréville.
 
Vente à Genève, Europ Auction, le 23 juin 2010, lot n° 159.

C’est pour ce dernier qu’il se spécialisa dans la restauration des meubles anciens d’André-Charles Boulle et la production de meubles néoclassiques réalisés dans la même  technique.  Même si ces meubles présentaient la même marqueterie d’écaille, laiton et ébène – parfois même avec des remplois de panneaux anciens – et reprenaient certains des modèles de Boulle à succès – bas d’armoires, bibliothèques basses et cabinets – il ne s’agissait pas vraiment de pastiches. Leur inspiration était nettement néoclassique, avec des formes architecturales, structurées par des pilastres et des ornements de bronze doré caractéristiques des années 1770.

Les Julliot, père et fils furent parmi les marchands-merciers parisiens les grands promoteurs de cette vogue de mobilier néo-Boulle entre 1760 et 1800. Claude François Julliot (1727-1794) était installé rue St Honoré, à l’enseigne Au Curieux des Indes. Dans son carnet des meilleures adresses de commerçants parisiens, le colonel de Saint Paul, un diplomate anglais en poste à Paris vers 1770, note : « Juliot, au coin de la rue d’Orléans vis-à-vis la rue de l’Arbre Sec, rue St Honoré, a un grand magasin de meubles et surtout d’ouvrages de Boule ».

A partir des années 1782-1787, son fils Philippe-François avait repris ses activités, d’abord Au Curieux des Indes, déménageant ensuite pour la rue Jean-Jacques Rousseau où il est cité entre 1794 et 1802. Il était le principal commanditaire de Levasseur pour le mobilier Boulle, toutefois comme tous les ateliers parisiens de luxe, il dut pâtir de la révolution et déposer son bilan en 1799. Dans la vente qui suivit en 1802, la mention de meubles en cours de finition (gaines, cabinets, bas d’armoires) montre bien que l’atelier de Levasseur travaillait encore pour Julliot. Entre temps, Etienne Levasseur était décédé en 1798 à soixante-dix-sept ans. Il est donc probable que son atelier avait été repris depuis un certain temps déjà par son fils, Pierre-Etienne (apr. 1749 – apr. 1823).

Paire de cabinets en placage d’ébène, marqueterie de laiton et étain gravé d’époque Louis XVI, estampillés E. LEVASSEUR.
 
Collection Léon Lévy, vente Sotheby’s à Paris, le 2 octobre 2008, lot n° 61.

Celui-ci, né d’un second mariage d’Etienne avec Marie-Louise Montrand, avait épousé, le 20 novembre 1785, la fille de l’ébéniste Roger Vandercruse-Lacroix, Sophie Vandercruse. Il livra en 1785 des meubles de noyer pour le Garde-meuble royal et reste cité jusqu’en 1789 parmi les fournisseurs de Hauré en même temps que son beau-frère, Lacroix. En 1798, date du décès de son père, il est cité rue Martel, puis rue du Faubourg Saint-Martin en 1807 et enfin, 114 rue du Faubourg Saint-Antoine où il travaille avec son fils (ou neveu ?), dit Levasseur jeune. A partir de 1823, ce dernier est cité seul.

Levasseur Jeune travailla dans l’atelier familial avant de le reprendre en 1823 et de le transférer entre 1833 et 1837 dans la cour de l’Arsenal. En 1823, il proposa au Garde-meuble royal deux meubles qui avaient été réalisés quinze ans auparavant pour Godoy, le prince de la Paix. Dans la lettre du 19 mai 1826, il indique : « Ces deux meubles, uniques dans leur genre, ne pouvaient [avoir été réalisés] que par MM Levasseur, artistes aussi modestes que distingués et qui jouissent à Paris d’une grande célébrité. On trouve aussi dans les ateliers de ces messieurs un bel assortiment de meubles en ébène et marqueterie à la manière de BOULLE, qui attire chez eux beaucoup d’étrangers parce qu’ils sont les seuls dans la capitale qui fabriquent ce genre ou qui puissent raccommoder les anciens meubles de Boulle ».

Il est probable que la production de meubles Boulle, qui était restée stagnante sous l’Empire faute d’amateurs – à l’exception de collectionneurs étrangers comme Van Hoorn et Crauford – repartit de plus belle à la troisième génération avec Levasseur Jeune. La chute de l’Empire et le retour à Paris des anglais entraina le retour de la vogue pour le mobilier Boulle, avec les achats massifs du duc de Wellington et de George IV.

Les ventes du marchand Nicolas Lerouge en 1818 et Bonnemaison en 1827 avaient mis sur le marché une série de meubles Boulle de Levasseur, achetés pour la plupart en Angleterre qui répandirent le goût pour ce mobilier. L’atelier de Levasseur jeune ferma en 1841 en même temps qu’eut lieu une vente de son fonds de commerce.

Morant & sons / 91, New Bond Street [London], inscription imprimée en noir et en lettres capitales sur une étiquette beige rectangulaire collée sous le panneau central en pietra dura et son encadrement de bronze.

Morant & Son, une dynastie prospère de grands marchands anglais établis New Bond Steet à Londres depuis la fin du XVIIIe siècle

Vue de la galerie de Stratfield Saye, demeure où le duc de Wellington a réuni de beaux meubles de « Boulle » de Levasseur, grand amateur de ce type de mobilier comme beaucoup d’anglais de sa génération.

Notre meuble fut commercialisé par autre grand marchand anglais dont il porte l’étiquette : George Morant (1770-1846), fournisseur officiel de la Couronne britannique, qui fonda sa société dès 1790, au 88 New Bond Street à Londres, et livra en particulier George IV, puis un peu plus tard la reine Victoria, sur les recommandations de la duchesse de Gloucester.

À Suffolk, il fut le fournisseur attitré de Sir William Parker, à Melford Hall, et il livra également des meubles pour le compte de Sir William Middleton. Parmi les autres grands clients de la Maison Morant figurèrent notamment le marquis de Londonderry à Wynyard Park, dans le comté de Durham, et le duc de Sutherland à Stafford House, célèbre aujourd’hui sous le nom de Lancaster House, à Londres. A Mamhead Park dans le Devon, Morant & Son livrèrent en particulier du mobilier « Boulle ».

L’entreprise changea à plusieurs reprises de raison sociale, s’appelant successivement « G. Morant, Carver, Gilder & Picture Frame Maker, To His Majesty » en 1814, « George Morant, house decorator, carver, gilder & picture-frame-maker to His Majesty » en 1832, puis « G. Morant & Son, carvers, gilders & upholsterers to the Queen” en 1839. Elle demeura New Bond Street, d’abord établie au n° 88, puis au n° 91, et gagna quelques années plus tard le n° 81. Après la mort de George en 1846, elle porta le nom de « Morant, Boyd et Morant » et participa à la Grande Exposition de 1851, où elle exposa une table célèbre exécutée pour la duchesse de Sutherland. La célèbre Maison participera à l’exposition de New York en 1853.

Vue de la galerie de Stratfield Saye, demeure où le duc de Wellington a réuni de beaux meubles de « Boulle » de Levasseur, grand amateur de ce type de mobilier comme beaucoup d’anglais de sa génération.


Demande d'informations