SUITE DE QUATRE PORTES

d’apparat de style Louis XIV

Paris, vers 1872.
Attribués à Michel-Victor Cruchet (Paris, 1815 - après 1877)

Exécutées sous la direction d’Alfred-Philibert Aldrophe (Paris, 1834-1895).

Chêne sculpté ; bronze doré.

Dimensions de chaque vantail : H. 328 cm. (129 in.); L. 75 cm. (29 ½ in.).
Encadrement : L. 13 cm. (5 in.).

PROVENANCE : ancienne collection Rothschild.

BIBLIOGRAPHIE : Daniel Alcouffe, Anne Dion, Pierre Ennès, Un âge d’or des arts décoratifs, Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 10 oct. – 30 déc. 1991, p. 519 ; Pauline Prévost-Marcilhacy, « Hôtel Gustave de Rothschild, dit de Marigny », dans Rue du Faubourg Saint-Honoré, sous la direction de Béatrice de Andia, Délégation à l’Action Artistique de la Ville de Paris, 1994, p. 253-260 ; Bernard Chevallier, Alexandre Serebiakoff, portraitiste d’intérieur, musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau, 1994 ; Pauline Prévost-Marcilhacy, « Les Rothschild et la commande architecturale : collaboration ou maîtrise d’œuvre », dans Architectes et commanditaires : cas particuliers du XVIe au XXe siècle, sous la direction de Tarek Berrada, Paris, 2006. p. 108-126 ; Florence Austin-Montenay, Saint-Cloud une vie de château, Genève, 2005.

Portes du Salon de Vénus à Versailles.

Provenant de la collection Rothschild, cette exceptionnelle suite de quatre portes à la capucine constitue un précieux témoignage du goût Rothschild en matière de décor intérieur.

Chaque porte, divisée en quatre registres, présente, en partie médiane, une grande réserve à côtés concaves, encadrée par deux petits compartiments à côtés convexes, surmontant un compartiment à médaillon, le tout sculpté de motifs en relief dans le style Louis XIV.

Le modèle de nos portes découle directement de celles exécutées vers 1670 pour le Salon de Vénus à Versailles, où James et sa famille se promenèrent fréquemment. Elles trouvent de nombreux échos dans le répertoire de celles de l’hôtel de Villars à Paris, remontées pour les Rothschild à Waddesdon Manor.

Les différents membres de la famille Rothschild, surtout ceux de la branche française et de la branche anglaise, eurent en effet fréquemment recours à ce style, particulièrement adapté à leur ambition et à leur réussite exceptionnelle.

James de Rothschild fut sans doute le premier à avoir compris les répercussions familiales, sociales ou politiques qu’impliquaient l’édification d’une demeure ou le choix d’un architecte. En 1855 il fit appel à Armand Berthelin pour bâtir un château à la française : celui de Boulogne – inspiré du château de Clagny pour sa silhouette générale et de la cour de Versailles, pour sa partie centrale.

Durant la seconde moitié du XIXe siècle, la continuité des modèles d’une génération à l’autre apparaît clairement, comme en témoignent les réalisations d’Alfred-Philibert Aldrophe (1834-1895) qui fut l’architecte attitré de Gustave de Rothschild (1829-1911), à partir de 1872. Jusqu’à cette date, Aldrophe n’avait réalisé qu’un nombre de chantiers restreints ayant surtout occupé des fonctions administratives : nommé en 1871 architecte en chef de la ville de Paris, il devint à la même époque architecte du Consistoire, pour lequel il édifia entre 1865 et 1874 la grande synagogue de la rue de la Victoire, et en 1876, la maison consistoriale, rue Saint-Georges.

Portes de l’hôtel de Villars, 116 rue de Grenelle à Paris, Mentmore Towers, Buckinghamshire.

C’est donc sans doute par ce biais qu’il accéda aux chantiers de la famille Rothschild. A partir de 1872, Gustave de Rothschild lui confia la construction et l’aménagement de son hôtel particulier, dit « de Marigny, mais également, celle du château de Laversine, à Saint-Maximin, proche des champs de courses de Chantilly et des forêts giboyeuses de la région de l’Oise.

Façade de l’hôtel de Marigny côté jardin, aquarelle, par Alexandre Serebiakov.
Façade du château de Laversine, côté jardin.

Les très importants travaux de construction et de décoration entrepris dans ces deux édifices s’étalèrent sur une dizaine d’années. Ils furent exécutés par les meilleurs artisans de l’époque dans le style classique français de la fin du XVIIe siècle. Cependant, au lieu de monopoliser la commande entre les mains d’un sculpteur unique,  l’architecte choisit ici de faire appel à une pléiade d’artistes qui avaient déjà travaillé pour la famille Rothschild.

La grande salle à manger de l’hôtel de Marigny, aquarelle, par Alexandre Serebiakov.

Les travaux de menuiserie de l’hôtel de Marigny furent confiés à Bonhomme; ceux de marbrerie à Drouet Langlois ; la dorure à Wandenberg ; le bronze à Cornu ; la sculpture sur bois à Cruchet et Caccia ; la sculpture sur carton-pierre, à Huber et la tapisserie, à Roudillon. De même en peinture, les travaux de décoration furent attribués à sept artistes, dont les plus connus furent Henri Levy et Eugène Lami, qui avaient déjà œuvrés pour les Rothschild – notamment au château de Ferrières.

Michel-Victor Cruchet, portes du petit salon de l’Empereur sur l’Orangerie à Saint Cloud.

Le château de Laversine, dont le style est très librement inspiré de celui de François Mansart, fut bâti en pierre tirée des carrières de Saint Maximin, sur le bord du plateau, avant la paroi rocheuse, face à l’ample paysage de la vallée de l’Oise. Selon Pauline Prévost-Marcilhacy, les boiseries de Laversine furent sans doute réalisées par Michel-Victor Cruchet en association avec Hamel & Kulikowsky, sculpteurs-décorateurs.

Les analogies stylistiques entre nos portes et celles des demeures mentionnées ci-dessus, en particulier les portes des deux salons Louis XIV de l’hôtel de Marigny, nous permettent de les attribuer à la même équipe décorative : Michel-Victor Cruchet (sculpteur), sous la direction de l’architecte Alfred-Philibert Aldrophe.

L’intervention conjuguée du même architecte et du même sculpteur au château de Laversine, quelques temps après les travaux parisiens, permet même d’étayer l’hypothèse d’une provenance pour nos portes : celle d’un des salons du château de Laversine.

A la mort du baron Gustave, son dernier fils Robert de Rothschild (1880-1946), ayant hérité du château et y avait apporté plusieurs modifications – notamment dans la salle à manger. Celle-ci fut entièrement transformée pour pouvoir accueillir quatre grandes toiles décoratives acquises en 1920 auprès du peintre espagnol José-Maria Sert. Entre les deux guerres, le domaine fut pour l’essentiel réservé aux chasses à courre et aux matchs de polo auxquels furent conviés parents et amis de la famille de Rothschild. Siège du commandement allemand des unités chargées de la construction des V1 dans les carrières voisines de 1940 à 1944, le château fut alors mis à sac à la Libération et délaissé. L’ensemble des décors encore utilisables furent démontés et stockés.

À la mort de Robert de Rothschild, le château de Laversine fut confié à une fondation ayant à charge d’héberger et de former les enfants orphelins de la Shoah.

Michel-Victor Cruchet, paire de panneaux de boiseries exposées à l’Exposition universelle de Paris en 1855.

Londres, Victoria & Albert Museum.

Michel Victor Cruchet (Paris, 1815 – après 1877)

Célèbre sculpteur-ornemaniste, Cruchet fut à la tête d’une importante entreprise, comprenant en 1849 un atelier d’estampage, de modelage, de sculpture, ainsi qu’un salon d’exposition. Installé successivement 5 rue Lafayette en 1836, puis 5 rue Notre-Dame-de-Lorette en 1844, il travaillait avec les ébénistes Ringuet-Leprince, Thuillier, Maigret et Roncier. Il fut fournisseur du duc de Nemours, sous le Second Empire, de l’impératrice Eugénie. Une de ses commandes les plus importantes fut la décoration du petit salon de l’Empereur sur l’Orangerie à Saint Cloud. Il fut récompensé aux Expositions des produits de l’Industrie en 1839 et en 1849, ainsi qu’à l’Exposition universelle de Londres en 1851 et de Paris en 1855. Le Victoria & Albert Museum conserve deux éléments de boiserie datant de cette époque. Son fils lui succéda vers 1869.



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