Bâti de chêne de Hongrie ; placage en bois de rose, amarante et loupe d’érable ; marqueterie de bois polychromes sur fond de sycomore teinté vert ; filets de bois clair ; bronze doré ; cuir ; glace.
H. 77.5 cm. (30 ½ in.) ; L. 51 cm. (20 in.); Pr. 40 cm. (15 ¾ in.).
Estampillée à trois reprises : J.H. RIESENER.
PROVENANCE : collection du comte Patrice de Vogüé (1928-2020) au château de Vaux-le-Vicomte, à proximité de Maincy (Seine-et-Marne) ; vente Christie’s à Monaco, le 17 juin 2000, lot n° 363 (adjugée 4.877.500 francs).
BIBLIOGRAPHIE : David Linley, Charles Cator, et Helen Chislett, Meubles d’exception, Paris, 2010, p. 152, repr.
BIBLIOGRAPHIE COMPARATIVE : 18e aux sources du design, catalogue de l’exposition présentée au château de Versailles du 28 octobre 2014 au 22 février 2015, Dijon, 2014, p. 242-243, cat n° 75 (notice de Marc-André Paulin).
Datée vers 1775, cette table « chiffonnière » ou « à ouvrage », provenant de la collection du comte Patrice de Vogüé (1928-2020) au château de Vaux-le-Vicomte, en Seine-et-Marne, est le seul exemplaire répertorié de ce modèle portant à trois reprises l’estampille de Jean-Henri Riesener (1734-1806). On connaît une autre table de ce modèle, mais non estampillée, ayant successivement appartenu aux collections de Bernard Steinitz, puis de Nicolas Cattelain, qui a été présentée au château de Versailles en 2014-2015, formant le lot n° 75 de l’exposition 18e aux sources du design. A ces deux tables, il convient également d’ajouter celle, plus tardive – datée vers 1780-1784 – intégralement plaquée en acajou, provenant de la collection de Richard Seymour-Conway (1800-1870), 4e marquis d’Hertford, aujourd’hui conservée au sein de la Wallace Collection, à Londres.
Une table pouvant correspondre à notre modèle figura dans l’inventaire de l’hôtel du Garde-Meuble de la Couronne, à Paris, en 1790, décrite dans le boudoir de Monsieur de Villeneuve, inspecteur du Garde-Meuble depuis 1784 : « -110. Une chiffonnière forme quarrée servant de table à écrire en bois de marquetterie, le dessus plaqué des attributs de la musique, avec rebords de cuivre, sabots et roulettes ». Mais faute de dimensions et de mentions plus précises, il nous est malheureusement impossible de confirmer s’il s’agit bel et bien là de notre modèle.

D’une remarquable finesse d’exécution, la table présente un bâti rectangulaire en chêne de Hongrie, dont les quatre faces sont rythmées chacune d’un large ressaut central formant un léger débord au niveau de la découpe inférieure du meuble, celle de la façade enfermant deux tiroirs sans traverse, inférieur et médiant, ce dernier orné d’une entrée de serrure simple, séparés, au moyen d’un bandeau mouluré de bronze à filet perlé, d’un tiroir de ceinture feint. Celui-ci est couronné d’une tablette coulissante à écrire, munie de deux petits boutons oblongs de préhension en bronze doré, et garnie d’un cuir brun à liseré doré. Les petits côtés de la table sont tous deux munis d’un tiroir de ceinture, souligné d’un bandeau de bronze identique au précédent, et orné, au centre, d’un disque mouluré de bronze doré ceint d’un anneau mobile de préhension finement ciselé en forme de tore de laurier à graines. Les mêmes disques et anneaux, disposés par paire de part et d’autre du ressaut central, flanquent les ‘trois’ tiroirs de la façade.
Les angles à pans coupés et en ressaut du corps du meuble, couronnés chacun d’une chute de bronze doré à enroulement d’acanthes, et dont les arêtes antérieures sont enrichies de filets de bronze, affichent un subtil décrochement, rehaussé d’un disque de bronze, à l’amorce des quatre pieds « en console », de section hexagonale et à faces très légèrement concaves, supportant la table. Une découpe rectiligne répondant à celui des ressauts des quatre faces singularise le départ de ces pieds qui sont chacun terminés d’un très riche sabot à ample enroulement de feuille d’acanthe et épis central, reposant sur une base quadrangulaire à pans coupés montée sur roulette. Les compartiments hors ressauts des quatre côtés de la table sont plaqués en bois de rose disposé dans des encadrements en amarante, rehaussé de filets de bois clair, et de fines baguettes moulurées exécutées en bois de rose massif ; ceux des ressauts se distinguent avec une sobre marqueterie à mosaïque de losanges également traitée en bois de rose, à encadrement de baguettes moulurées de la même essence bordées par des encadrements en amarante sans filets de bois clair.

Comble de raffinement, les ressauts d’angle de la table, ainsi que ses quatre pieds, sont plaqués en façade en loupe d’érable, ainsi que sur les parties latérales des pieds, les placages de ces dernières insérées dans des compartiments aux pourtours soulignés d’un filet de bois clair.



Un double plateau, formant un léger débord, couronne la table. Le plateau inférieur est fixe, et présente un léger encaissement intégralement plaqué en bois de rose et rehaussé par un encadrement en amarante et filet de bois claire dessinant des quarts-de-rond aux angles. Le plateau supérieur, enrichi d’une lingotière de bronze à bandeau uni, est monté à charnières, et présente, une fois ouvert, un revers couvert d’une glace ceinte d’une baguette moulurée de bois de rose et bordure en amarante, permettant ainsi de transformer la table en « toilette ». Le dessus de ce plateau montre, dans un encadrement en amarante et filet de bois clair, un luxuriant trophée en bois polychromes, contrastant sur un fond de sycomore teinté vert, à motifs de partition, flûte à bec, arc et carquois entrecroisés et ceints d’une luxuriante couronne feuillagée de roses.
Riesener dût très certainement s’inspirer ici des modèles de trophées imaginés par Pierre Ranson (1736-1786), peintre de fleurs et d’arabesques, qui publia précisément dans ces années 1775-1780, plusieurs Cahiers de modèles de trophées parmi lesquels nous retrouvons précisément ces motifs de couronnes feuillagées de roses et de fleurs cerclant des instruments de musiques agrémentés de partitions, ainsi que des arcs, et des carquois, dont certains présentent exactement cette forme quadrangulaire marquée d’un enroulement dans la partie supérieure. Au cours de cette même période 1775-1780, Riesener orna de trophées de musique ou à motifs entrecroisés de torche, carquois et corne d’abondance, plusieurs meubles importants, dont plusieurs firent l’objet de commandes du Garde-Meuble de la Couronne : citons en particulier la commode livrée par lui, le 6 août 1777, accompagnée d’un bureau plat, d’un secrétaire et d’une table à écrire, « pour le service du Roy au château de Trianon », enregistrée sous le n° 2906 du Journal du Garde-Meuble de la Couronne, provenant de la collection du baron Edouard de Rothschild (1868-1949), et aujourd’hui conservée au château de Versailles ; ou encore celle, datée entre 1775 et 1780, des collections du duc d’Abercorn, conservée au musée Calouste Gulbenkian, à Lisbonne.




Notre table témoigne encore d’une nette influence de Jean-François Oeben (1721-1763, maître en 1761), dans l’atelier duquel Riesener fit son apprentissage, puis exerça en qualité d’ouvrier, avant d’en reprendre la direction à la mort de son maître. Appartenant au comte Patrice de Vogüé au château de Vaux-le-Vicomte, elle fut vendue, de manière anonyme, par Christie’s à Monaco, le 17 juin 2000, lot n° 363, adjugée pour la très importante somme de 4.877.500 francs.

Le comte Patrice de Vogüé avait hérité du château de Vaux-le-Vicomte de son père, Jean de Vogüé (1898-1972), qui le lui offrit à l’occasion de son mariage, en 1967, avec Maria-Cristina Colonna di Paliano, fille du prince Guido Colonna di Paliano (1908-1982) et de Tatiana Conus (1916-2009), elle-même fille du célèbre violoniste, compositeur et professeur de musique russe Julius Eduardovich Conus (1869-1942). Jean de Vogüé était le neveu d’Edme Sommier (1873-1945), fils d’Alfred Sommier (1835-1908), richissime industriel ayant fait fortune dans la société familiale de raffinerie de sucre dénommée « Sucres Pommier », qui acquit, en juin 1875, le château de Vaux-le-Vicomte, vendu par la famille de Choiseul-Praslin, qui était alors inhabité, en partie démeublé, assez délabré, et qui risquait même la démolition.

De 1875 à 1908, lui et son épouse, Jeanne Brugière de Barante (1853-1932), consacrèrent l’énorme somme de 5.558.000 francs-or au financement des gigantesques travaux de restauration des bâtiments, qu’ils confièrent à l’architecte Hippolyte Destailleur (1822-1893), sans oublier le remeublement du château, et le réaménagement complet de ses jardins, grâce à l’intervention de l’architecte et paysagiste Élie Lainé (1829-1911). Edme Sommier reprit à son compte la poursuite de la restauration du château et de ses jardins à la mort de son père, dont il devint, en 1911, l’unique héritier. A sa mort, sans postérité, en 1945, ce fut donc son neveu, Jean de Voguë, qui hérita du domaine. Son père, Robert de Vogüé (1870-1936), avait en effet épousé, le 8 mars 1896, Lucie Sommier (1874-1946), la sœur d’Edme. Le couple avait acquis, en 1910, le château du Tremblay sur Mauldre, dans les Yvelines.
