PROVENANCE : Collection d’Edward George Villiers Stanley (1865-1948), 17e comte de Derby, et de son épouse Alice Maud Olivia Montagu (1862-1957), comtesse de Derby, fille du 7e duc de Manchester, et Lady of the Bedchamber de la reine Alexandra de Danemark (1844-1925), épouse du roi Édouard VII d’Angleterre (1841-1910) de 1901 à 1910, dans leur résidence de Coworth Park, à Sunningdale, près d’Ascot, dans le comté royal du Berkshire, à proximité du château de Windsor, au sud-ouest de Londres ; vente après décès de la comtesse de Derby: Catalogue of the contents of Coworth Park, Sunningdale, Berks., sold by order of the beneficiaries of the late Alice, Countess of Derby, including old pictures and engravings, English and French 18th century furniture, decorative China en dinner services, a fine Savonnerie carpet, eastern rugs and carpets, and the household furnishings and appointments, par Christie, Manson & Woods, à Londres, les 14 et 15 octobre 1957, lot n° 127.
Collection de Lady Rosemary Margaret d’Avigdor-Goldsmid (1910-1997), née Nicholl, épouse de Sir Henry Joseph d’Avigdor-Goldsmid (1909-1976), 2nd Baronet ; vente Sotheby’s à Londres, le 10 juillet 1998, lot n° 11, acquis à la vente par Ann et Gordon Getty.
Collection de la célèbre philanthrope, éditrice et paléoanthropologue Ann Getty (1941-2020), née Gilbert, et de son époux, le magnat américain du pétrole Gordon Peter Getty (né en 1933), à New York.
BIBLIOGRAPHIE COMPARATIVE : Peter Ward-Jackson, English furniture designs of the eighteenth century, Londres, 1958, p. 39, fig. 48. Christopher Gilbert, Furniture at Temple Newsam House and Lotherton Hall, 2 vols., 1978, vol. II, pp. 353-356, cat. n° 446. The Treasure houses of Britain: five hundred years of private patronage and art collecting, catalogue de l’exposition, Washington, 1985, p. 234, cat. n° 155 (notice de Gervase Jackson-Stops). Geoffrey Beard et Judith Goodison, English Furniture 1500-1840, Londres, 1987, p. 100, ill. 3. Lanto Synge, Mallett’s Great English Furniture, Londres, 1991, p. 91, ill. 98. Peter Thornton, “Soane’s Kent Tables”, Furniture History, vol. XXIX, 1993, pp. 59-65.


Cette console en pin mouluré, sculpté et doré à l’huile, aux proportions imposantes et au dessin très architecturé, a été exécutée vers 1740 par le menuisier, sculpteur et dessinateur londonien de renom Matthias Lock (vers 1710-1765), d’après des dessins de l’architecte Henry Flitcroft (1697-1769), acteur majeur du néo-palladianisme en Angleterre au cours de la première moitié du XVIIIe siècle, remarqué pour ses talents de dessinateur par Richard Boyle, 3e comte de Burlington, surnommé le « comte architecte » et l’« Apollon des Arts », qui le prit à son service et lui assura sa formation.

De forme rectangulaire, elle présente une puissante ceinture à bordures moulurées, ornée d’amples frises de postes en aplat contrastant sur des fonds travaillés au pointillé, surmontée d’une corniche moulurée formant un large débord, à doucine sculptée sur tout son pourtour d’une courte frise d’acanthes, le tout rythmée en façade au moyen de trois forts ressauts enrichis de quartefeuilles et de feuilles d’acanthes. Celui du centre, plus large, est singularisé par un motif de cartouche circulaire à enroulements, en forme de pelta inversée, enfermant un fleuron d’acanthe. Une extraordinaire tête d’éléphant traitée au naturel, sculptée en ronde-bosse, souligne ce dernier, flanquée de deux puissantes accolades composées d’un riche drapé à motifs floraux et bordures à franges, contenant, au sein de chaque accolade, une luxuriante composition de fruits et de branches feuillagées, le tout maintenu au moyen de deux opulents nœuds fixés contre les pieds antérieurs du piètement de la console.

Au nombre de six, deux en façade et deux pour chaque petit côté, ces pieds ‘en console’, à double enroulements marqués au niveau inférieur par un décrochement et décorés de reliefs à motifs de chutes de fleurons et de larges feuilles d’acanthes se détachant sur un fond de pointillés, reposent, de part et d’autre du meuble, sur une plinthe à ressauts surmontées d’une frise en quart de rond de boutons de fleurs et d’acanthes.
Un plateau rectangulaire de marbre Portor termine l’ensemble. Cette console appartient à un très petit corpus néo-palladien de tables et de sièges, tous datés vers 1740, arborant cet emblème rarissime et pour le moins insolite de la tête d’éléphant, en sus d’un répertoire décoratif similaire au nôtre, en particulier les ceintures à bordures moulurées et frises de postes contrastant sur des fonds amatis.
Une paire de canapés et une paire de tabourets présentant ces caractéristiques furent ainsi exécutés pour le compte de Hugh Fortescue (1696-1751), 14e baron Clinton, futur 1er comte de Clinton et 1er baron de Fortescue, à Castle Hill, à proximité de Filleigh, dans le comté de Devon (ill. 3).
Les tabourets firent ensuite partie de la collection de Claus von Bulow (1926-2019) et de son épouse Martha Sharp Crawford (1932-2008), connue sous le nom de « Mrs. Sunny », à Clarendon Court, à Newport, Rhode Island ; ornés chacun d’un plateau de marbre moderne les ayant transformés en petites tables, ils furent vendus par Sotheby’s à New York, les 28 et 29 octobre 1988, lot n° 475 et achetés par Mallett & Son Antiques, à Londres, qui les revendit, en 1989, à Ann et Gordon Getty (ill. 2).


Appartenant à ce même corpus, un tabouret similaire à ceux de Castle Hill reproduits plus haut, présentant quelques variantes, en particulier au niveau de la guirlande retenue par la trompe de l’éléphant, et transformé en petite table au cours du XXe siècle (plinthe et plateau de porphyre modernes), fit partie de tout un ensemble de meubles et de sièges à têtes d’éléphant livré pour le compte de John Poulett (v. 1668-1743), 1er comte Poulett, à Hinton House, dans le Somerset (ill. 4). Demeuré dans sa descendance, cette « table » fut vendue par Sotheby’s, à Londres, le 1er novembre 1968, lot n° 66. Elle entra par la suite dans la collection de S. Jon Gerstenfeld.
Il est très intéressant de noter ici que le 14 avril 1702, John Poulett épousa Bridget Bertie, petite-fille de Montagu Bertie (1608-1666), 2e comte de Lindsey, dont il eut plusieurs enfants. Autrement dit, un membre d’une des branches de la famille Montagu, apparentée à une autre branche de cette même famille, celle des comtes puis ducs de Manchester, d’où est précisément issue Alice Maud Olivia Montagu (1862-1957), épouse du 17e comte de Derby, les propriétaires de notre console dans leur propriété de Coworth Park.
Le Victoria & Albert Museum, à Londres, conserve un dessin de Matthias Lock daté vers 1740 et montrant un projet de console similaire à la nôtre (ill. 1), exception faite de la tête d’éléphant, remplacée ici par un masque d’Hercule ‘coiffé’ de la dépouille du lion de Némée. La ceinture à frises de postes et la disposition des jambages en forme de consoles à enroulements ornées de chutes de fleurons et de feuilles d’acanthes et reposant sur une plinthe, sont en revanche rigoureusement identiques.


Ce dessin à la mine de plomb sur papier forme la planche n° 98 d’un album de dessins intitulé « Original Designs by Matts Lock, Carver 1740-1765 ». C’est ce précieux document iconographique qui a permis d’attribuer avec certitude, non seulement notre console et les tabourets ou « petites tables » à têtes d’éléphant cités plus haut, mais également le petit corpus de table-console similaires à la nôtre mais à masque d’Hercule. Parmi ces dernières, citons la paire de consoles exécutées pour le compte de George Lee, 2e comte de Lichfield (1690-1743), à Ditchley Park, Oxfordshire, appartenant aujourd’hui aux collections du Leeds Museum, au sein de la Temple Newsam House, à Leeds, dans le Yorkshire ; la console en bois doré et peint à l’imitation du bronze antique des ducs de Hamilton, à Hamilton Palace, en Ecosse, conservée au Metropolitan Museum of Art, à New York ; la console commanditée pour Philip Yorke (1690-1764), 1er comte de Hardwicke, à Wimpole Hall, dans le Cambridgeshire, où elle se trouve toujours ; la paire de consoles exécutées pour le comte de Lichfield, à Shugborough Hall, dans le Staffordshire, où elles sont également toujours conservées ; et la paire de consoles plus étroites et à motif central de coquille, conservée dans les collections du Sir John Soane’s Museum.


L’album de Matthias Lock fut acquis par le Victoria and Albert Museum auprès d’un descendant direct de l’artiste, George Lock, qui avait pris l’initiative de le présenter dans le cadre de l’Exposition Universelle organisée à Londres en 1862. Il semble avoir été compilé après la mort de Lock en 1765, car il comprend nombre de documents éphémères de son atelier, mais également des dessins de Chippendale et des dessins néoclassiques décrits comme étant de Matthias Lock mais semblant plus tardifs, probablement exécutés par son fils. La présence de dessins de Thomas Chippendale (1718-1779) contribua à alimenter l’idée d’une collaboration professionnelle entre les deux hommes, mais il semble aujourd’hui plus probable que Lock ne réalisa que des sculptures à la pièce pour les projets plus importants de Chippendale.

La relation entre Matthias Lock et l’architecte Henry Flitcroft fut en revanche beaucoup plus importante. En effet des documents conservés dans les archives de Ditchley Park, où nous l’avons vu, Lock intervint pour le compte du 2e comte de Lichfield en sculptant, sur les modèles de son dessin, les deux consoles conservées à Temple Newsam House, indiquent que l’architecte avait été précisément chargé des aménagements intérieurs et de l’ameublement de la demeure. Il fournit ainsi vers 1740-1741 les dessins pour cinq tables, incluant celles de Temple Newsam House, toutes sculptées par Lock. Des tables-consoles du même modèle étant toujours conservées à Wentworth Woodhouse, dans le Yorkshire, et à Wimpole Hall, déjà évoquée et reproduite ci-après – deux résidences au sein desquelles Flitcroft intervint également au cours de la même décennie – il apparait en conclusion plus que vraisemblable que la création du modèle décliné en plusieurs variantes de nos consoles fut bel et bien l’œuvre de Flitcroft, qui, pour leur exécution, s’associa à Lock.

Nous savons également que c’est ce dernier qui intervint dans l’exécution de l’ameublement de John Poulett (v. 1668-1743), 1er comte Poulett, à Hinton House, exécutant la « petite table » – très certainement un tabouret à l’origine – à tête d’éléphant similaire à notre console, ainsi qu’un miroir, une console et deux torchères respectivement conservés au Victoria & Albert Museum et dans une collection privée.


Coworth Park
Situé à Sunningdale, près d’Ascot, dans le comté royal du Berkshire, à proximité du château de Windsor, Coworth Park, également connu sous le nom de Coworth House, date, dans sa forme la plus ancienne, de 1776, bâti pour le compte de William Shepheard, un marchand prospère des Indes orientales, ayant des bureaux à Londres. Son nom vient du hameau environnant de Coworth, qui fit partie, jusqu’en 1894, de la paroisse et du manoir d’Old Windsor (ill. 9).
À la mort de Shepheard, vers 1810, Coworth House devint la propriété de son fils, également prénommé William. Les exécuteurs testamentaires de ce dernier la vendirent avant 1836 à George Arbuthnot (1772-1843), un colonel écossais ayant servi à Madras. Un recensement établi en 1841 révèle qu’Arbuthnot partageait la demeure, avec son neveu et gendre, John Alves Arbuthnot (1802-1875), administrateur de la London Assurance Company et de la London and Colonial Bank. Fils de Sir William Arbuthnot, 1er baronnet, ce dernier épousa sa cousine, Mary (1812-1859), avec laquelle il eut onze enfants. Il fut associé fondateur du cabinet Arbuthnot Latham & Co., et devint également haut shérif du Berkshire en 1873. Ayant hérité de Coworth Park à la mort de son oncle, il y mourut le 20 août 1875, à l’âge de soixante-treize ans, laissant à ses descendants un patrimoine personnel de près de £ 400.000. Coworth Park passa tout d’abord à ses filles, « aussi longtemps que plus de deux d’entre elles resteront célibataires », puis à son fils aîné, William Arbuthnot (1833-1896), qui, au moment du décès de son père, vivait avec sa famille à Park Lodge.

Ce dernier avait vécu ses années de formation en Inde où, en 1858, il avait épousé Adolphine, la seconde fille d’Édouard Lecot, consul de France à Madras, qui mourut l’année même de son mariage. Sept ans plus tard, William se remaria avec Margaret Rosa, la fille aînée de John Campbell de Kilberry (1780-1838), co. Argyll, avec laquelle il eut trois filles : Mary, Alice et Rosa, mais pas de fils.
Il se sépara de Coworth Park en 1883, le vendant à William, futur Sir William Farmer (1832-1908), président de Messrs. Farmer & Co. Ltd., marchands australiens établis au 48 Aldermanbury, à Londres. Farmer, shérif de Londres de 1890 à 1891, puis haut shérif du Berkshire en 1895, ce dernier devint maître de la Compagnie des Jardiniers en 1898. C’est lui qui vendit Coworth Park en 1899 à Edward George Villers Stanley.

Coworth Park resta la propriété de Lord Derby jusqu’à sa mort en 1948. Elle devint par la suite celle de sa veuve, la comtesse de Derby. Lady Derby jusqu’à sa mort le 23 juillet 1957, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans. Un mois plus tard, l’annonce de la mise en vente de la demeure fut annoncée dans le Times et la vente de tout son contenu, dont notre console, eut lieu dans les locaux de Christie, Manson & Woods, à Londres, les 14 et 15 octobre 1957. La propriété fut par la suite transformée en école conventuelle catholique romaine. L’entrepreneur Harold Bamberg, directeur de l’agence de voyages Sir Henry Simpson Lunn Limited – qui deviendra plus tard Lunn Poly Travel, alors filiale de Thomson Holidays – et président de British Eagle Airways, y aménagea des bureaux polyvalents. Dans les années 1970, James et Veronica Welch entraînèrent des pur-sang dans les écuries victoriennes du domaine qu’ils avaient louées.
Au milieu des années 1980, Coworth Park fut acquis par Galen Weston, propriétaire de Selfridges et de Fortnum & Mason, qui y construisit un premier terrain de polo, puis fut ensuite acheté, en 2001, par la Dorchester Collection, propriété de la Brunei Investment Agency (BIA). La propriété a depuis était transformée en un complexe hôtelier de luxe par le prince Azim de Brunei (1982-2020).