TABLE-PUPITRE À CRÉMAILLÈRE

Provenant des collections de la « villa reale » à Marlia en Italie, résidence d’Elisa Baciocchi, sœur de Napoléon 1er, Princesse de Lucques et de Piombino, et grande-duchesse de Toscane sous l’empire.

Paris, époque Consulat, vers 1800.
Jacob Frères (1796-1803)

Bâti de chêne ; placage en acajou ; bois bronzé ; bronze doré ; métal ; cuir ; velours bleu à liseré doré.
H. 85 cm. (33 ½ in.) ; L. 204 cm. (80 ½ in.) ; Pr. 101 cm. (39 ¾ in.).

PROVENANCE: ancienne collection de Cecil Blumenthal, dit Blunt, et d’Anna Laetitia Pecci-Blunt (1885-1971), comte et comtesse Pecci-Blunt, à la « Villa Reale » à Marlia (Toscane). 

BIBLIOGRAPHIE : Eveline Schlumberger, « Un palais décoré par Elisa Bonaparte », Connaissance des Arts, août 1957, n° 66, p. 48-53, ill. p. 50.

Vue de notre table photographiée en 1957 dans l’antichambre du premier étage de la « Villa Reale » à Marlia (Toscane), ancienne résidence d’Elisa Baciocchi, sœur de Napoléon 1er , princesse de Lucques et de Piombino, et grande-duchesse de Toscane sous l’Empire, propriété acquise en 1923 par le comte et la comtesse Pecci-Blunt.

Cette table constitue par sa grande originalité, ses imposantes dimensions, et son décor de bronze formant une brillante illustration du goût égyptien en vogue à Paris au tout début du XIXe siècle, un meuble « hors norme ». De format rectangulaire, elle présente un plateau garni d’un maroquin vert, à encadrement en acajou et bordure en demi-cylindre à faisceaux en bronze doré, cette dernière rythmée à intervalles réguliers de bagues moulurées et de renforts d’angles ciselés à motifs de feuilles de lotus. Ce plateau repose sur une étroite ceinture en acajou, en forme de doucine inversée, à la base soulignée au pourtour d’un filet cylindrique de bronze à motifs d’anneaux, et aux façades enrichies du disque solaire ailé, symbole de , dieu du disque solaire dans le panthéon de l’Egypte antique, protégé par deux uraei ou cobras femelles dressés, ornement de bronze doré flanquant au nombre de trois les façades principales du meuble, et d’un seul, le centre de ses petits côtés.

Ce même motif fut exécuté en argent par  Martin-Guillaume Biennais sur un exceptionnel médaillier réalisé vers 1809 par Jacob-Desmalter, d’après un dessin de l’architecte Charles Percier, pour le compte du baron Dominique-Vivant Denon (1747-1825), directeur du musée Napoléon et célèbre auteur  du Voyage dans la Basse et la Haute Égypte, publié en deux volumes en 1802, un meuble aujourd’hui conservé dans les collections du Metropolitan Museum of Art, à New York.

Deux poignées de préhension cintrées en bronze doré flanquent de part et d’autre les angles antérieurs du plateau, permettant d’ouvrir celui-ci, monté à charnières et réglable au moyen de deux tiges plates en acier dessinant un « U » mobile fixé au premier tiers du revers garni de velours bleu à liseré doré du plateau. Ces tiges viennent respectivement prendre appui sur deux crémaillères en bronze doré disposées le long des petits côtés d’un vaste caisson dissimulé dans l’épaisseur de la ceinture de la table, transformée ainsi en un vaste pupitre propice au déploiement des cartes d’état-major.

Le meuble repose sur huit pieds zoomorphes en jarret de lion ailés, jumelés par paires et exécutés en bois bronzé, montants monopodes coudés, terminés par un mufle de lion, et s’appuyant sur une large griffe.

Pietro Benvenuti, Elisa Bonaparte, Grande Duchesse de Toscane et sa fille Napoléone-Elisa, 1809.

Ce modèle de pieds fut créé sous la Convention (1792-1795) par Georges Jacob d’après un croquis de l’architecte Charles Percier (1764-1838), inspiré d’un support de table antique en marbre dit trapèzophore, dont plusieurs exemplaires – à têtes de lion ou de griffon – sont conservés à Pompéï. Georges Jacob s’en servit, ainsi qu’on peut le voir sur le dessin de Percier, pour former les pieds antérieurs d’un grand fauteuil de bureau dont on répertorie aujourd’hui quelques exemplaires au château de Malmaison et dans des collections privées, portant soit son estampille, soit celle de Jacob-Frères / Rue Meslée employée par ses deux fils à partir de 1796.

Jacob Frères, sans doute sur les dessins de Percier et de Fontaine, bureau mécanique du 1er Consul au palais des Tuileries (détail), vers 1800. Rueil-Malmaison, château de Malmaison.

Les huit pieds de la table reposent sur une imposante entretoise en ‘X’ en acajou à ressauts rectangulaires ceints de bronze doré soutenant chaque paire de lions ailés monopodes, et large rosace centrale ajourée également en bronze. Le tout est supporté par huit petits pieds ‘boules’. Ce meuble est à mettre directement en rapport avec la série de grands bureaux plats à supports similaires à lions ou à tigres ailés supportant un caisson de rangement à mécanismes mis au point par les Jacob Frères au début du Consulat, et dont l’un des plus fameux exemplaires demeure le bureau du 1er Consul aux Tuileries, aujourd’hui conservé au château de Malmaison.

Réputée être « la propre table d’état-major’ de Napoléon, qui le suivit dans toutes ses campagnes », ce meuble d’exception fit parti de la collection du comte et de la comtesse Pecci-Blunt, qui la placèrent au centre de l’antichambre située au premier étage de la « Villa Reale » à Marlia, en Toscane, ancienne résidence d’Elisa Baciocchi, sœur de Napoléon 1er, princesse de Lucques et de Piombino, et grande-duchesse de Toscane sous l’Empire, une demeure qu’ils avaient acquise en 1923. Collectionneurs et mécènes passionnés, le comte et la comtesse Pecci-Blunt s’employèrent à redonner à la « Villa » son lustre d’antan, multipliant les acquisitions de tableaux, de meubles et d’objets d’art qui vinrent ainsi compléter le décor partiellement conservé mis en place par Elisa sous l’Empire, dont des fresques murales et des papiers peints, et des sculptures, des cheminées et des consoles exécutés en marbre de Carrare. La comtesse Anna Laetitia Pecci-Blunt (Rome, 1885 – Marlia, 1971), dite Mimi, était la petite nièce du pape Léon XIII, Pecci (1803-1903). Elle avait épousé Cecil Blumenthal, dit Blunt, un richissime juif américain converti, qui avait reçu le titre papal de comte Pecci-Blunt.

La « Villa Reale » à Marlia

Vue actuelle de la Villa Reale à Marlia (Toscane).

La « Villa Reale » à Marlia a toujours été la résidence de nobles familles et de grands mécènes. À partir de 1805, Elisa créa un ensemble grandiose en réunissant la Villa Orsetti – bâtie au XVIe siècle pour le compte d’une puissante famille lucquoise – et les terres alentour, sur lesquelles existait un autre palais du XVIIe siècle, ancienne résidence des évêques de Lucques. Elisa fit réaménager en style Empire l’ancien palais des comtes Orsetti et sa loggia et conserva les splendides jardins du XVIIe siècle, leur merveilleux  » Théâtre  » de verdure, la  » Peschiera « ,  » l’Allée des camélias  » et la  » Grotte « , lesquels nous sont parvenus entièrement intacts.

Après la chute de Napoléon, les ducs de Parme puis les grands-ducs de Toscane entrèrent en possession de la Villa, qui devint ensuite, au moment de l’unification de l’Italie, la propriété de Victor-Emmanuel II de Savoie (1820-1878), premier roi d’Italie à partir de 1861. Ce dernier la céda au prince Charles-Ferdinand de Bourbon-Siciles (1811-1862), prince de Capoue et frère du dernier roi des Deux-Siciles, qui avait été déshérité à la suite du scandale qu’avait provoqué son mariage avec une roturière d’origine irlandaise, Penelope Smyth of Ballynatray (1815-1882). Le couple, romantique mais infortuné, passa le reste de sa vie à la Villa et fut enterré dans la chapelle du parc. Leur héritier, connu pour sa manie de la religion et son comportement excentrique, était surnommé  » le prince fou « . Après sa mort, survenue en 1918, la Villa fut mise en vente afin d’acquitter ses dettes, de nombreux biens mobiliers mis aux enchères et bon nombre des arbres du parc abattus comme bois de chauffage.

En 1923, le comte et la comtesse Pecci-Blunt achetèrent la propriété juste à temps pour arrêter la destruction complète du parc. Ils commandèrent la restauration du jardin à Jacques Greber, célèbre architecte français, lequel créa en outre le  » Jardin espagnol « , des bois, des ruisseaux, et un lac, qui forment aujourd’hui un complément harmonieux et romantique à l’ensemble des jardins classiques italiens remontant au temps des Orsetti.

Parmi les hôtes illustres qui séjournèrent à la Villa Reale, on peut citer le violoniste Paganini, les représentants des Maisons royales de toute l’Europe, ou encore le peintre américain John Singer Sargent, qui y exécuta plusieurs aquarelles.

La Maison Jacob, une Maison d’exception de la fin du XVIIIe siècle à l’Empire

Jacob Frères, sans doute sur les dessins de Percier et de Fontaine, bureau mécanique du 1er Consul au palais des Tuileries, vers 1800.

Rueil-Malmaison, château de Malmaison.
Jacob Frères, sans doute sur les dessins de Percier et de Fontaine, bureau mécanique du 1er Consul au palais des Tuileries (détail), vers 1800.

Rueil-Malmaison, château de Malmaison.

Les Jacob comptent parmi les plus célèbres familles d’ébénistes parisiens qui parvinrent, sur trois générations actives dès le dernier tiers du XVIIIe siècle et jusqu’à la fin de la première moitié du XIXe siècle, à maintenir au premier rang la réputation de leur entreprise.

Né à Cheny en Bourgogne, le 6 juillet 1739, Georges Jacob, le père de la dynastie, perdit très jeune ses parents. Dès l’âge de seize ans, il décida de s’établir à Paris pour s’initier à la sculpture sur bois. Il oeuvra dans un premier temps comme compagnon chez le menuisier Louis Delanois, dont il subit nettement l’influence, et se spécialisa dès lors dans la fabrication des sièges. Grâce à l’appui de son maître, il obtint rapidement sa maîtrise qui fut enregistrée le 4 septembre 1765, et lui permit de s’établir sans prendre la succession d’un autre maître, pratique plutôt rare à l’époque.

En 1767, il épousa Jeanne-Germaine Loyer, âgée de seize ans, et demeurant comme lui rue Beauregard, à Paris.

Le couple s’installa peu après rue de Cléry, puis en 1775, définitivement rue Meslée. Ils eurent cinq enfants : trois fils et deux filles. L’aîné Georges II (1768-1803) et le cadet François-Honoré-Georges (1770-1841) devinrent tous deux menuisiers et ébénistes et secondèrent brillamment leur père dans son entreprise. Le benjamin, Louis, choisit une voie diamétralement opposée et entreprit de nombreux voyages.

De 1773 à la Révolution, Georges Jacob ne cessa de travailler pour le Garde-Meuble de la Couronne, fournissant les principales résidences royales. A partir de 1781, il occupa diverses fonctions dans sa corporation des menuisiers-ébénistes. En 1788, il devint syndic-adjoint et devait passer syndic l’année suivante. Principal fournisseur de la cour et des princes, il fut inquiété pendant la période révolutionnaire. Dénoncé à plusieurs reprises au Comité de salut public, il bénéficia cependant de la protection du peintre Jacques-Louis David avec lequel il collabora activement, créant des meubles sur les dessins de ce dernier.

Le 13 août 1796, âgé de cinquante-sept ans, il céda son fonds à ses deux fils qui créèrent alors la raison sociale JACOB FRERES. Leur père leur loua ses ateliers et continua à les conseiller. Mais après la disparition prématurée de son fils aîné, Georges II, mort le 23 octobre 1803, il décida de former une nouvelle association avec son second fils, François-Honoré-Georges, association de neuf ans dont la dénomination sociale prit le nom de Jacob-Desmalter et Cie.

Jacob-Desmalter, bureau mécanique, époque Empire.

Fontainebleau, musée national du château (inv. F 481 C).
Jacob-Desmalter, bureau mécanique, 1810.

Fontainebleau, musée national du château (inv. F 534 C).

Le nom de Desmalter avait été ajouté à celui de Jacob dès la période du Directoire (1795-1799) en souvenir d’une terre familiale, « Les Malterres », qu’un aïeul de la famille possédait à Cheny, en Bourgogne.

Jacob-Desmalter (1803-1813) et Martin Guillaume Biennais (1764-1843), Médaillier en acajou et argent dessiné par Charles Percier pour Dominique-Vivant Denon, et orné des mêmes motifs égyptiens que ceux ornant notre table. Paris, vers 1809.

New York, The Metropolitan Museum of Art (inv. 26.168.77).

Sous le Premier Empire, Jacob-Desmalter devint menuisier-ébéniste-fabricant de meubles et bronzes de L.L.M.M.I.I. et R.R. (Leurs Majestées Impériales et Royales), l’Empereur et l’Impératrice étant également Roi et Reine d’Italie depuis 1805.

Pendant tout le règne de Napoléon 1er, il fut le principal fournisseur du Mobilier Impérial, distançant et de très loin tous ses contemporains. Il en fut également de même pour le commerce privé. Si l’on s’en réfère à l’étude d’Hector Lefuel, les ateliers des Jacob, qui comptèrent jusqu’à 332 artisans vers 1808, livrèrent pour près de dix millions de francs de meubles entre 1796 et 1813. Un cinquième seulement de cette somme colossale concerna les fournitures publiques ; un tiers fut voué à l’exportation ; tout le reste représentait les achats faits par des particuliers.

Jacob-Desmalter déposa son bilan le 15 janvier 1813. L’Etat, son principal client, fut le grand responsable de cette situation en n’honorant pas en temps et en heure les nombreux mémoires souscrits après de la Maison Jacob. La femme de François-Honoré-Georges, séparée de bien, put momentanément diriger l’entreprise, cela jusqu’au rétablissement de Jacob-Desmalter à la tête de son établissement, ses créanciers ayant reconnu, dès le début de la Restauration, qu’il avait été uniquement victime des évènements politiques.



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