Bâti de chêne ; placage de satiné et d’amarante ; marqueteries de bois violet traité en bois de bout ; bronze doré ; cuir.
H. 86 cm. (34 in.) ; L. 100.5 cm. (39 ½ in.) ; Pr. 57.5 cm. (22 ¾ in.).
ESTAMPILLE : B.V.R.B. visible sous le plateau et B… sous la traverse inférieure du meuble.

Poinçon au “C” couronné visible à plusieurs reprises sur les bronzes et matérialisant une taxe sur les métaux décrétée par le parlement de Paris en février 1745 ; très impopulaire, celle-ci fut supprimée en février 1749.

MARQUES ET INSCRIPTIONS : HAL 52, numéro d’inventaire à l’encre noire usité par l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) pour désigner la famille Halphen dont les biens furent spoliés par les allemands durant la Seconde Guerre mondiale ; trace d’étiquette en partie effacée sur laquelle apparait le mot ORANGERIE, en référence à l’exposition des œuvres restituées qui se tint au musée de l’Orangerie à Paris en 1946, au cours de laquelle fut présenté le bureau sous le numéro 246 (sources : Etats-Unis, National Archives and Records Administration (NARA), RG 260 M1943 Reel 8 NARA; Berlin, Archives fédérales allemandes (Bundesarchiv), B323/271, B323/304; RV 103, MAEE, Paris, France).

PROVENANCE : collection du banquier Émile Halphen (1857-1913) et de son épouse Louise Fould (1862-1945), fille de Paul Fould, maître des requêtes au Conseil d’État, et de la baronne Ève Mathilde de Günzburg (1862-1945), au sein de leur hôtel particulier sis au n° 18 de l’avenue Henri Martin à Paris (détruit); saisi en 1940 par l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) du colonel Kurt von Behr à Paris, service chargé des spoliations pendant l’Occupation ; le meuble fut entreposé au cours de l’été 1940 à l’Ambassade d’Allemagne à Paris, établie depuis 1862 au sein de l’hôtel de Beauharnais, situé au n° 78 de la rue de Lille ; envoyé en Bavière à Neuschwanstein le 27 octobre 1944; récupérée par les Monument Men en 1945 et rapatrié à Paris le 18 octobre 1945 ; restituée à la famille Halphen ; collection d’Alice Halphen (1887-1968), seconde fille d’Emile Halphen et de Louise Fould, devenue marquise de Bremond d’Ars après avoir épousé Maurice de Bremond d’Ars (1881-1955) ; collection de Madame de Fontenay.
BIBLIOGRAPHIE : Jean-Pierre Baroli, « Le mystérieux B.V.R.B enfin identifié », Connaissance des Arts, n° 61, mars 1957, p. 61, repr.
EXPOSITION : Les Chefs-D’œuvre des Collections Françaises retrouvés en Allemagne par la commission de récupération artistique et les services alliés, exposition présentée au musée de l’Orangerie à Paris, au cours des mois de juin, juillet et août 1946, lot n° 243.


D’une remarquable qualité d’exécution, ce bureau de pente, caractéristique de l’œuvre de Bernard II Vanrisamburgh, se distingue par la parfaite maîtrise de ses proportions et de son décor en marqueterie de bois de bout, une riche présence de bronzes ciselés et dorés, et la grande précision de son bâti. Galbé sur toutes ses faces, il repose sur quatre hauts pieds fuselés en console, disposés en diagonale, formant une ligne continue avec la découpe inférieure chantournée ‘à retrait central’ bien marqué de la ceinture, le tout rehaussé de filets moulurés de bronze doré rythmés, au centre des quatre côtés du bureau, par des agrafes rocailles à cartouches asymétriques ciselés à volutes festonnées et feuillagées, et à coquille au revers.


Quatre luxuriantes chutes, à motifs de bouquets de fleurs, de fleurons et d’acanthes, sont chacune reliée au moyen d’un filet mouluré de bronze à un sabot de même matière à enroulements ajourés de volutes et d’acanthes. De fines chutes feuillagées de bronze doré ornent également la partie haute du bureau, rehaussant les quatre angles d’une terrasse dont le pourtour sinueux est lui aussi souligné de filets de bronze doré, rehaussés au centre par des agrafes ‘rocailles’, celle de la façade formant corps avec celle, très ouvragée, de l’abattant flanqué de courtes branches feuillagées. Le pourtour chantourné de ce dernier est lui-aussi rehaussé d’une bordure moulurée de bronze doré semée tout au long de son parcours d’agrafes feuillagées d’acanthes et de fines branches serpentines à boutons. L’ouverture de l’abattant, fermant à clef et garni au revers d’un cuir vert foncé à liseré doré, nécessite l’actionnement de deux tigettes à boutons de préhension en bronze doré disposées aux angles supérieurs de la ceinture de façade du bureau, et destinées à supporter le poids de l’abattant.
Celui-ci donne accès à deux rangs chantournés à trois tiroirs chacun, dont un plus large au centre, à façades remarquablement bombées et boutons de tirage en bronze doré, et à un « secret » à coulisses, disposé au centre, dont l’ouverture, qui se déclenche en appuyant simultanément sur deux petits boutons dissimulés au niveau des charnières de l’abattant, donne accès à un large casier médian flanqué de deux petits tiroirs latéraux. L’ensemble du meuble est intégralement plaqué en satiné et en amarante et présente un remarquable décor, visible tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, de branches feuillagées et stylisées en bois violet traité en bois de bout, celles ornant l’extérieur du bureau disposées au sein d’accolades à enroulement formant cartouches également traitées en bois de bout.

Un bureau de pente similaire, également estampillé B.V.R.B., fut livré par le marchand mercier Thomas-Joachim Hébert au Garde-Meuble de la Couronne, le 23 janvier 1745, sous le numéro 1344, pour servir dans le Cabinet intérieur de la dauphine Marie-Thérèse Antoinette Raphaëlle de Bourbon (1726-1746), infante d’Espagne, à Versailles. Envoyé au château le 18 février de la même année, il fut placé deux ans plus tard, en 1747, dans l’appartement de la seconde dauphine, Marie-Josèphe de Saxe (1731-1767), où il demeura jusqu’à la mort de cette dernière en 1767. Acquis auprès du marché de l’art parisien en 1987, ce bureau a aujourd’hui retrouvé son emplacement d’origine, ornant le Cabinet de retraite de l’appartement de la Dauphine au château. Ornés des mêmes ornements de bronzes que le meuble présenté ici, ce bureau présente en revanche un bâti légèrement différent, en particulier au niveau de la découpe inférieure moins marquée de sa ceinture, ainsi que des dimensions sensiblement plus petites (H. 62 cm. ; L. 87.8 cm. ; Pr. 53.7 cm.).

Dans les années 1740, Bernard II Vanrisamburgh contribua à remettre au goût du jour la marqueterie de fleurs, démodée en France depuis 1700. Il mit ainsi au point un décor marqueté de bois violet, traité en bois de bout, formant des branches feuillagées et des fleurs stylisées contrastant sur un fond de bois clair. Il utilisa, au début de cette production, du bois satiné pour ses fonds, le plus souvent, comme on peut le voir sur le bureau, placé dans des encadrements en amarante. Il livra à cette époque plusieurs meubles prestigieux ornés de ce type de marqueterie au Garde Meuble de la Couronne, toujours par l’intermédiaire d’Hébert dont il était l’un des principaux fournisseurs : en sus du bureau de pente de la Dauphine évoqué ci-dessus, citons par exemple, le bureau plat du Grand Cabinet du Dauphin, fils de Louis XV, à Versailles, livré par Hébert en février 1745 et toujours visible au château. Par la suite, B.V.R.B. eut tendance à utiliser le bois de rose pour ses fonds de marqueterie de préférence au satiné. On sait également qu’il possédait ses propres modèles de bronzes. Auteur de meubles d’une qualité exceptionnelle, il œuvra pour les plus importants marchands parisiens de son temps : Hébert, entre 1737 et 1750, puis Lazare Duvaux, qui fournit nombre de ses meubles à la marquise de Pompadour, sans oublier François Darnault, Simon-Philippe Poirier ou encore Henri Lebrun. Hormis le Roi et la cour, parmi les clients le plus importants de l’ébéniste figurèrent notamment Jean-Baptiste de Machault d’Arnouville (1701-1794), ministre d’Etat et contrôleur général des Finances et son père, Louis-Charles de Machault (1667-1750), dont les collections de mobilier et d’objets d’art sont désormais bien connues.

Bernard II Vanrisamburgh
Né à Paris avant 1705, et mort dans cette même ville en 1766, Bernard II Vanrisamburg était le fils de Bernard I, ébéniste de renom, originaire de Groningue en Hollande, dont plusieurs chefs-d’œuvre en marqueterie de cuivre et d’écaille sont aujourd’hui répertoriés. Il adopta peu avant 1737 l’estampille abréviative B.V.R.B. pour Van Risen Burgh, curieusement la signature de son père, et non la sienne qu’il orthographiait ‘Vanrisamburgh’.
Il fut reçu maître avant le 22 octobre 1730, date de son contrat de mariage avec Geneviève Lavoye, fille d’un fabricant de bas, dans lequel son titre de maître est dûment mentionné. De cette union naquirent au moins sept enfants dont Bernard III, appelé à devenir ébéniste à l’image de son père. Bernard II exerça toute sa vie au faubourg Saint-Antoine travaillant pour les grands marchands merciers parisiens, établi tout d’abord Grande Rue du Faubourg Saint-Antoine (1730), puis rue de Reuilly (1738), rue de Saint-Nicolas (1756), et enfin rue de Charenton (1764). Il s’était en particulier spécialisé dans l’exécution de bureaux de pente qu’il proposait avec variantes et différents degrés de richesse, et rencontra à travers cette production un très vif succès. Le J. Paul Getty Museum conserve un imposant bureau à double pente à décor de bois de bout similaire à celui du bureau présenté ici, provenant très certainement des collections de François Balthazar Dangé du Fay (1696-1777) dans son hôtel de Villemaré, place Louis le Grand (actuelle place Vendôme) à Paris. A la fin de sa vie, peu influencé ou pas du tout par le nouveau goût grec qui sévissait à Paris dans les années 1760, il continua à produire des meubles de style ‘rocaille’, et en 1764, finit par céder ses ateliers ainsi que son fonds de commerce à son fils, Bernard III Vanrisamburgh.

Emile Halphen
Le bureau fit partie, dès la fin du XIXe siècle, de la collection d’Emile Halphen (1857-1913) et de son épouse née Louise Fould (1862-1945), et meubla, à partir de 1908, leur hôtel particulier sis au n° 18 de l’avenue Henri-Martin dans le XVIe arrondissement à Paris (détruit). Il demeura, par descendance, au sein de cette famille tout au long du XXe siècle.
Fils de Georges Halphen (1832-1906), banquier, négociant en diamants et administrateur de la Compagnie des chemins de fer du Nord, et d’Henriette Stern (1836-1905), fille d’Antoine Jacob Stern (1805-1886), Emile Halphen naquit à Chatou le 22 janvier 1857. Il devint banquier comme son père et eut pour sœurs et frères : Louise Halphen (1856-1914), qui épousa Émile Deutsch de la Meurthe (1847-1924), commandeur de la Légion d’honneur ; Marguerite Halphen (1861-1929), qui épousa Raphaël-Georges Lévy (1853-1933) ; et Fernand Halphen (1872-1917), compositeur renommé et militaire, Grand prix de Rome en 1896, qui épousa Alice de Koenigswarter (1878-1963).


Emile Halphen se maria, le 5 juin 1883, avec Louise Fould, la fille de Paul Fould (1837-1917), maître des requêtes au Conseil d’État, et de la baronne Ève Mathilde de Günzburg (1844-1894). Le couple s’installa dans le luxueux hôtel particulier de l’avenue Henri-Martin qu’il avait fait bâtir en 1908 par René Sergent (1865-1927), architecte en 1911-1914 de l’hôtel du comte Moïse de Camondo (1860-1935), au n° 63 de la rue de Monceau, actuel musée Nissim-de-Camondo à Paris. Il eut deux filles : Germaine Alice Halphen (1884-1975), philanthrope, qui devint l’épouse du baron Édouard de Rothschild (1868-1949), et Alice Halphen (1887-1968), qui hérita du bureau de pente après la guerre, et qui devint marquise de Bremond d’Ars après son mariage avec Maurice de Bremond d’Ars (1881-1955).
A noter que la mère d’Emile Halphen, née Henriette Stern, devint en 1870 propriétaire du château dit « du Monastère » à Ville d’Avray, dans les Yvelines (détruit vers 1950).
Baptisé le « Monastère » à cause de l’ancien prieuré des Célestins situé dans la même rue, ce château appartint à la fin du XVIIIe siècle à Marc-Antoine Thierry (1732-1792), baron de Ville-d’Avray, et intendant du Garde-Meuble de la Couronne. Il fut intégralement reconstruit par Pierre Bourlon (1801-1873), administrateur de la Compagnie du chemin de fer d’Orléans, et député du Corps législatif sous le Second Empire, puis racheté en 1862 par Antoine-Jacob Stern, le père de Madame Halphen, qui prit sa suite et devint une grande bienfaitrice de Ville-d’Avray à la fin du XIXe siècle. L’achat d’Antoine-Jacob Stern incluait tout le mobilier du château ainsi que tous ses éléments d’ornementation tels que les pendules, miroirs, potiches, tableaux, etc.

Le bureau fut confisqué en 1940, au sein de l’hôtel de l’avenue Henri-Martin où il se trouvait toujours, par l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) du colonel Kurt von Behr, service chargé des spoliations pendant l’Occupation, et inventorié sous le numéro d’inventaire HAL 52. Ces trois lettres désignant la famille Halphen furent usitées par les allemands pour l’ensemble des biens de cette famille, à savoir ceux appartenant à Louise Halphen, femme d’Emile, décédé en 1913, ainsi qu’à leurs enfants, neveux et nièces. Tous les objets pillés sous le patronyme « HAL » furent saisis en trois emplacements parisiens ayant appartenu à Emile Halphen et à son frère, Fernand, entre juillet 1940 et février 1941.

Le bureau de pente fut entreposé en août 1940 à l’Ambassade d’Allemagne à Paris, établie depuis 1862 au sein de l’hôtel de Beauharnais, situé au n° 78 de la rue de Lille, et dirigée alors par le très francophile Otto Abetz (1903-1958). Il y rejoignit d’autres œuvres d’art spoliées aux Juifs, en particulier des œuvres de la collection Rothschild en provenance du château de Ferrières, incluant des tableaux d’Horace Vernet ou encore le bureau dit de Metternich, cela en dépit de la volonté des autorités allemandes de l’époque, pour des raisons purement diplomatiques, de ne pas voir de telles saisies visibles à l’ambassade.
Il fut transféré au Louvre en novembre 1940. Dès le début du mois précédant, le musée avait dû mettre trois salles à la disposition de l’Occupant pour permettre la circulation des œuvres d’art spoliées. Mais très vite, cet espace, qui donnait sur la Cour Carrée, devint trop petit et dès la fin du mois, le colonel Kurt von Behr jetta son dévolu sur le musée du Jeu de Paume, dans le jardin des Tuileries, qui abritait les œuvres contemporaines des écoles étrangères des collections nationales avant que celles-ci ne soient évacuées.

Ce lieu, qui était déjà aménagé en musée, présentait pour le colonel plusieurs avantages dont celui de la situation géographique en plein au cœur de la capitale, combiné à un isolement et donc à une discrétion très avantageuse au sein même de l’enceinte du jardin des Tuileries. La grande facilité d’accès pour les véhicules et la courte distance par rapport à l’administration des musées nationaux en constituaient deux autres. Le directeur des musées nationaux, Jacques Jaujard, n’eut pas d’autre choix que d’accorder l’autorisation mais négocia la présence d’un membre de la conservation dans les locaux en la personne de Rose Valland. Celle-ci prit des notes précieuses et clandestines qui devaient permettre, au lendemain de la guerre, la restitution de nombreuses œuvres d’art.

Notons que de hauts dignitaires nazis visitèrent à plusieurs reprises le Jeu de Paume, devenu le lieu de transit des œuvres d’art avant leur départ vers l’Allemagne, sélectionnant celles qu’ils souhaitaient retenir, pour un musée ou pour eux-mêmes. L’un des principaux d’entre eux fut le maréchal Hermann Goering qui s’y rendit une vingtaine de fois entre novembre 1940 et novembre 1942. Ce dernier manoeuvra d’ailleurs pour que l’ERR soit placé sous son autorité. De nombreuses photographies furent prises à cette époque par le personnel allemand de l’ERR, peut-être par Rudolph Scholz ou Heinz Simokrat, tous deux photographes au Jeu de Paume, et permettent aujourd’hui d’identifier très précisément les œuvres, ainsi qu’on peut le constater avec la photographie prise en juillet 1940 du bureau reproduite ici.
Le 27 octobre 1944, celui-ci fut expédié en Bavière, à Neuschwanstein. Récupéré par les Monument Men en 1945, il fut rapatrié à Paris le 18 octobre 1945 et restitué à Alice Halphen, marquise de Bremond d’Ars, la seconde fille d’Emile Halphen.
Il forma le lot n° 243 du catalogue de l’exposition Les Chefs-d’oeuvre des collections françaises retrouvés en Allemagne par la Commission de récupération artistique et les services alliés, qui se tint au musée de l’Orangerie à Paris, au cours des mois de juin, juillet et août 1946. Il sera également reproduit, quelques années plus tard, par Jean-Pierre Baroli qui révéla en mars 1957, dans un article référent, l’identité méconnue jusqu’alors de Bernard II Vanrisamburgh : « Le mystérieux B.V.R.B enfin identifié », Connaissance des Arts, n° 61, mars 1957, p. 61.
