Marbre blanc de Carrare.
H. avec le piédouche : 59 cm. (23 ¼ in.) ; L. 31 cm. (12 ¼ in.); Pr. 28 cm. (11 in.).
SIGNÉ ET DATÉ : THEODORE TRONCHIN / PAR J. B. BOUDARD A PARME 1765, gravé au revers du buste.
INSCRIPTION : ASCLEPIO REDIVIVO [Asclépios ressucité], visible en lettres capitales noires sur le ruban couronnant le masque radiant d’Apollon sculpté sur le piédouche.
PROVENANCE : exécuté en 1765 par le sculpteur Jean-Baptiste Boudard pour le compte du docteur Théodore Tronchin, qui le ramena avec lui à Genève, à son retour de Parme, à la fin de l’année 1765 ; collection du docteur Tronchin à Genève ; puis collection de sa fille, Marie-Élisabeth Tronchin (1747–1807), mariée en 1770 avec son cousin Jean, comte Diodati (1732–1807), comte de l’Empire, chevalier de l’ordre royal de Dannebrog, et ministre du duc Adolphe-Frédéric IV de Mecklembourg-Strelitz (1738-1794) ; par descendance, collection de Théodora-Hélène-Élisabeth (1767-1820), l’une des deux filles de Jacob Tronchin (1717–1801), acquéreur en 1774 du domaine des Tronchin à Bessinge, entre Cologny et Vandœuvres, à proximité de Genève, celle-ci avait épousé en 1787 son cousin Jean-Louis-Robert Tronchin (1763-1838) ; collection de leur fils, Henri-Armand-Louis-Jacob Tronchin (1794-1865), lieutenant-colonel fédéral d’artillerie, qui fit bâtir, en 1840, l’actuelle maison de maître des Tronchin à Bessinge, au sein de laquelle il transféra le buste ; collection de son fils, Louis-Rémy-Nosky Tronchin (1825–1873) ; puis de son petit-fils, le collectionneur Henri Tronchin (1853-1924) ; collection de Robert Tronchin (1883-1938), fils d’Henri, dernier représentant mâle en ligne directe de la famille Tronchin ; acquis en 1938, auprès des héritiers de Robert Tronchin, par l’industriel Xavier Givaudan (1867-1966), chimiste d’origine lyonnaise et pionnier de la parfumerie de synthèse, en même temps que le domaine des Tronchin, à Bessinge, incluant une grande partie de leurs collections ; puis descendance jusqu’à nos jours.
BIBLIOGRAPHIE : Charles Nisard, Guillaume Du Tillot, Un valet ministre et secrétaire d’Etat, Paris, 1887, p. 28-52 ; Jules Crosnier, « Bessinge. Nos Anciens et leurs Œuvres », Recueil genevois d’Art, Genève, 1908, p. 59 ; Marco Pelligri, G.B. Boudard, statuario francese alla Real Corte di Parma, Parme, 1976, p. 41, 132-133 et 204-205.



Le buste dans le « goût antique » du docteur Théodore Tronchin fut commandité en novembre 1764 par l’Ancianat ou Conseil des Anciens de la ville de Parme, dont le comte Aurelio Bernieri était alors le décurion, en même temps qu’une médaille d’or, votée le 2 du même mois, afin de célébrer, ce qui fut alors considéré comme un immense succès du médecin : la variolisation ou inoculation volontaire réussie de la variole sur le jeune prince Ferdinand de Bourbon-Parme (1751-1802), fils de Philippe Ier (1720-1765), duc de Parme, et de Louise-Élisabeth de France (1727-1759), dite Madame Infante, fille aînée de Louis XV et de Marie Leszczyńska, disparue cinq ans plus tôt. Destiné à orner la salle de son assemblée au sein du palais communal, situé à l’angle sud-est de l’actuelle place Garibaldi, ce buste décrit, comme un « erma-ritratto », fut, au même titre que la médaille, adressé par le Conseil, à Jean-Baptiste Boudard, un artiste français qui occupait depuis 1749 la charge de sculpteur de Son Altesse Royale, après s’être fait remarquer par le banquier Claude Bonnet, conseiller financier du duc, et engager à la cour, le 1er décembre 1748, par Guillaume du Tillot (1711-1774), intendant général de la maison royale de Bourbon-Parme.

Selon Marco Pellegri, le buste du palais communal de Parme a disparu sans laisser de traces, mais citant une liste manuscrite du sculpteur, dressée par lui-même et énumérant sa production au sein de l’atelier qu’il occupa dans l’édifice de la Rochetta, situé dans l’aile ouest du Palazzo della Pilotta, il apparait que Boudard exécuta deux bustes du docteur Tronchin : « 22 statue di marmo ivi compreso il Gruppo del Sileno ; 17 pezzi in gesso o terracotta ; 7 camini in marmo ; 13 piedistalli e 3 colonne con dei busti ; la tomba del Principe d’Armstadt ; i 2 busti di M. Tronchin ; ‘et mon livre’». Totalement méconnu, le buste présenté ici, signé et daté au revers THEODORE TRONCHIN / PAR J. B. BOUDARD A PARME 1765, constitue l’un de ces deux bustes. Il s’agit de l’exemplaire que conserva pour lui le docteur Tronchin ; celui qu’il emporta à Genève et qui y demeura, même après son installation définitive à Paris en 1766, lorsqu’il eut accepté la place de premier médecin du duc Louis-Philippe d’Orléans (1725-1785), le père de Philippe Égalité (1747-1793). Le buste fit ensuite partie de sa succession et descendance en Suisse, ornant jusqu’à nos jours la galerie de la propriété de la famille Tronchin à Bessinge, entre Cologny et Vandœuvres, au nord-est de Genève.
Boudard représenta le docteur Tronchin à la manière antique, c’est-à-dire sans la perruque qui prévalait alors à l’époque, ainsi qu’il le fit également pour le profil du médecin qu’il sculpta sur le projet de médaille en cire conservé au sein des Archives municipales de Parme (voir la reproduction ci-dessus). Ce choix fut apparemment arrêté par le docteur Tronchin en personne, après que le sculpteur le lui eut demandé sur les conseils de du Tillot : « On agita parmi les Anciens la question de savoir comment la tête de Tronchin qui devait occuper l’un des revers [de la médaille], serait accommodée. Il est peu probable que, parmi ces Messieurs, il y eut alors un perruquier ; mais on décida, comme un personnage de cette profession, s’il eût été au Conseil, n’eût pas hésiter à le proposer, que le docteur serait représenté en perruque.

« Je ne sais, observait modestement du Tillot [dans une lettre datée du 6 novembre 1764], s’il ne vaudrait pas mieux de donner à la médaille un goût antique. M. Tronchin a du goût ; il a vu beaucoup de médailles. Dites à Boudard d’en parler avec lui ; il donnera sans doute quelque bonne idée ». Le scrupule de du Tillot fut fondé ; Tronchin le justifia en optant pour la coiffure à l’antique, et Boudard se conforma au vœu de Tronchin ».
Avec ses cheveux courts, « à la romaine », la tête légèrement tournée vers la gauche, un regard d’une très grande assurance et portant loin, un modelé saisissant du visage, le tout apparaissant sur un buste sans bras et arrondi vers le bas, le médecin, alors âgé de cinquante-cinq ans en 1764, témoigne à l’évidence, à travers le ciseau absolument remarquable de Boudard, de la pleine maîtrise de sa profession. Ce portrait est littéralement à la hauteur de sa réputation, alors célébrée dans toute l’Europe. Il dégage en effet une très grande force, mais une force toute empreinte de sérénité et de sagesse, particulièrement rassurante pour le spectateur que l’on pourrait presque qualifier dans le cas présent de « patient ». Le poète et académicien Antoine Léonard Thomas (1734-1785) résuma admirablement ce ressenti en un touchant éloge dédié au médecin dans une lettre qu’il écrivit à Suzanne Necker (1737-1794), le 18 janvier 1782 : « il faisait, dit-il, le bien en silence, toujours utile, toujours calme, aussi indifférent à l’admiration qu’à l’envie, n’ayant pas plus le faste des paroles que celui des actions, ne confiant qu’à l’infortune le secret de ses vertus, et ne révélant au public son génie que par ses bienfaits ».


La sophistication du dessin du piédouche mouluré et circulaire sur lequel repose le buste du docteur Tronchin, contraste volontairement, au-delà de toute la symbolique rappelant la profession du médecin, avec la pureté sobre et ‘antique’ recherchée par le sculpteur dans ce portrait. Ce piédouche montre en façade un masque rayonnant d’Apollon, souligné de la couleuvre d’Asclépios ou Esculape en français, le dieu gréco-romain de la médecine, fils d’Apollon, qui mourut foudroyé par Zeus pour avoir ressuscité les morts, avant d’être placé dans le ciel sous la forme de la constellation du Serpentaire. Cette tragédie de la mythologie grecque trouve ici sa transcription dans la formule ASCLEPIO REDIVIVO [Asclépios ressuscité], visible en lettres capitales noires sur un ruban festonné couronnant sous forme d’accolade le masque d’Apollon, et retombant de part et d’autre, en se scindant en deux parties, sur le corps du serpent. Asclépios est l’ancêtre mythique des Asclépiades, une dynastie de médecins qui exerça à Cos et à Cnide, et dont Hippocrate fut le membre le plus illustre.
Lorsque le docteur Tronchin mourut dans l’appartement qu’on lui avait octroyé au sein du Palais-Royal, à Paris, dans sa soixante-treizième année, le 30 novembre 1781, le buste se trouvait à Genève, ainsi que nous le révèle son inventaire après décès dressé le 22 décembre 1781. Il demeura dans sa succession et descendance.
Le médecin avait épousé, le 31 juillet 1740 à Amsterdam, Hélène de Witt (v. 1716-1767), petite-fille de Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, avec laquelle il eut trois enfants qui héritèrent de tous les biens de leur père, chacun pour un tiers : Jean-Robert Tronchin (1741-1799), fermier général adjoint, écuyer et conseiller du duc d’Orléans, qui épousa en 1785 Marguerite-Suzanne Loriol (1760-1828), logé à l’hôtel des Treize Cantons, rue Traversière-Saint-Honoré, à Paris, mais qui demeurait ordinairement à Aix-en-Provence ; François-Louis Tronchin (1743–1784), écuyer, trésorier du Marc d’or, et secrétaire des Commandements du duc d’Orléans, demeurant rue de Richelieu, à Paris ; et Marie-Élisabeth Tronchin (1747–1807), qui avait épousé en 1770 son cousin Jean, comte Diodati (1732–1807) – sa mère s’appelait Anne Tronchin – comte de l’Empire, chevalier de l’ordre royal de Dannebrog, et ministre du duc Adolphe-Frédéric IV de Mecklembourg-Strelitz (1738-1794) auprès du roi de France à Paris, demeurant rue de La Michodière.


La branche aînée des Tronchin genevois, à laquelle appartint Théodore Tronchin, qui fit fortune dans le négoce et la banque en France avant d’être ruinée lors de l’effondrement du système de Law en 1720 et qui compta également des représentants qui firent souche en Prusse comme officiers, s’éteignit au cours du XIXe siècle.

Seule a survécu, jusqu’à nos jours, la branche cadette, très ramifiée et généralement très fortunée, issue de Louis Tronchin (1629-1705), professeur de théologie, puis recteur à l’Académie de Genève. Son fils aîné, Antoine Tronchin (1664-1730), fut le premier de la famille à entrer au Petit Conseil de la ville (1704). Parmi les fils de ce dernier, on compte Pierre Tronchin (1694-1769), auditeur et acquéreur d’un domaine à Lavigny, dont il devint bourgeois (1739), Jean-Robert Tronchin (1702–1788), négociant et banquier à Lyon, fermier général et correspondant de Voltaire, et François Tronchin des Délices (1704–1798), conseiller d’État à Genève et collectionneur notamment de tableaux de peintres hollandais, flamands ou italiens, qu’il revendit en 1770 à l’impératrice Catherine II de Russie.
Jean Armand Tronchin (1736-1813), fils de Pierre, diplomate et ministre de Genève à Paris, où il résida de 1787 à 1792, est à l’origine de la lignée comprenant successivement par descendance directe : Jean-Louis-Robert Tronchin (1763–1838) ; le colonel Henri-Armand-Louis-Jacob Tronchin (1794-1865) ; Louis-Rémy-Nosky Tronchin (1825–1873) ; Henri-Charles-Auguste Tronchin (1853-1924) ; et Robert Tronchin (1883-1938), qui fut le dernier représentant mâle de la famille en ligne directe.
C’est cette lignée qui hérita de notre buste, qui fut placé au milieu du XIXe siècle dans la galerie de la maison de maître que posséda la famille Tronchin à Bessinge, entre Cologny et Vandœuvres, au nord de Genève, sur la rive est du lac Léman. Le domaine avait été acquis en 1774 par Jacob Tronchin (1717–1801), conseiller d’État à Genève, et frère d’Anne Tronchin, la mère de Jean, comte Diodati, qui avait épousé, nous l’avons vu, Marie-Élisabeth Tronchin, la fille de notre médecin. C’est elle qui avait conservé le buste de son père par Boudard après la mort de ses deux frères en 1784 et 1799. Marie-Elisabeth s’éteignit, la même année que son mari, en 1807, sans postérité. Théodora-Hélène-Élisabeth (1767–1820), l’une des deux filles de Jacob en hérita à son tour. Cette dernière avait épousé en 1787 son cousin Jean-Louis-Robert Tronchin (1763-1838), déjà cité, et c’est leur fils, Henri-Armand-Louis-Jacob Tronchin (1794-1865), lieutenant-colonel fédéral d’artillerie, également déjà cité, qui entreprit de bâtir, en 1840, la maison de maître susmentionnée. Il y transféra non seulement notre buste, mais également toutes les collections familiales, ainsi que près de trois siècles d’archives et de souvenirs.

La demeure et ses collections devinrent ensuite la propriété de son fils, Louis-Rémy-Nosky Tronchin (1825–1873), puis de son petit-fils, le collectionneur Henri Tronchin (1853-1924), qui publia en 1906, aux éditions Plon à Paris et Kündig à Genève, un ouvrage intitulé : Un médecin du XVIIIe siècle : Théodore Tronchin (1709-1781), d’après des documents inédits. Particulièrement riches en informations sur son illustre ancêtre, cet ouvrage exploitait pour la première fois les sources manuscrites des Tronchin conservées à Bessinge, un fonds absolument remarquable qui a été depuis versé au service des Manuscrits et archives privées de la Bibliothèque de Genève.

Le fils d’Henri, Robert Tronchin (1883-1938), dernier représentant mâle en ligne directe de la famille, qui hérita de l’ensemble des collections, loua pendant plusieurs années le domaine de Bessinge à l’industriel Xavier Givaudan (1867-1966), un chimiste d’origine lyonnaise, pionnier de la parfumerie de synthèse, qui avait fondé en 1895, avec son frère Léon (1875-1936), la société Givaudan, ainsi que les établissements Givaudan-Lavirotte à Lyon. En 1917, Xavier Givaudan s’installa définitivement à Genève, où il acquit un hôtel particulier, sis au n° 23 quai du Mont-Blanc, à l’angle de la rue de la Cloche. Au lendemain de la mort de Robert Tronchin, survenue à Genève, le 2 août 1938, Xavier Givaudan acquit, auprès de ses héritiers, le domaine de Bessinge, ainsi qu’une grande partie de ses collections, incluant notre buste. A sa mort, le 16 juillet 1966, à l’âge de 99 ans, ses descendants décidèrent de vendre le domaine, mais conservèrent en revanche la collection Tronchin et le buste, et cela jusqu’à nos jours.
Le docteur Théodore Tronchin
Né à Genève le 24 mai 1709, Théodore Tronchin était le fils de Jean-Robert Tronchin (1670-1730), l’un des plus riches banquiers de Lyon et de Genève, actif également à Paris, membre du Conseil des Deux-Cents, et d’Angélique Calandrini (1692-1715), d’ascendance italienne, qui mourut jeune en 1715. Austère et rigide, son père était résolu de faire de son fils un ecclésiastique, mais le jeune homme, tout en étant assez assidu à ses études, manifesta très tôt des passions bien peu compatibles avec l’étude de la théologie, même réformée, en l’occurrence celle de la danse, pour laquelle il n’hésitait pas à faire plusieurs lieues à pied de nuit, pour participer à des bals à l’insu total de ses parents.
La ruine de son père, consécutive de la chute du système de Law en 1720, précipita sa destinée. Tronchin fut envoyé à seize ans en Angleterre, où il rejoignit lord Bolingbroke, son parent, qui se trouvait alors en disgrâce.

Ce dernier mit malgré tout un point d’honneur à diriger ses études, et s’activa à le mettre en relation avec plusieurs savants qui le motivèrent à embrasser la carrière médicale. Il suivit alors les cours de l’université de Cambridge, où il eut pour premier maître le docteur Richard Mead (1673-1754), médecin du roi Georges II, connu pour ses travaux sur les maladies transmissibles, puis poursuivit ses études au sein de l’université de Leyde, sous les auspices du botaniste, médecin et chimiste néerlandais Herman Boerhaave (1668-1738), dont il avait lu tous les ouvrages avec passion. Une anecdote amusante, dont il se souvint peut-être en 1764 lorsqu’il demanda à Boudard de le représenter sans perruque et dans le ‘goût antique’, se produisit au cours de cette période : il apprit en effet un jour que son maître avait dit à son propos que les soins qu’il donnait à sa chevelure devaient lui faire perdre bien du temps. Touché à vif, Tronchin les coupa à l’instant, et n’hésita pas à paraître dès le lendemain dans cet état au cours du médecin qui fut frappé d’étonnement à la vue d’un pareil sacrifice. C’est également à Leyde que Tronchin se lia avec Louis de Jaucourt (1704-1780), qui sera connu sous le nom de chevalier de Jaucourt, collaborateur prolifique de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert.

Après avoir obtenu son doctorat en 1730, pour des travaux dans un domaine de ce que nous appellerions aujourd’hui la gynécologie, Tronchin décida de s’établir à Amsterdam, où il fut nommé président du collège de médecine et inspecteur des hôpitaux, et où il rencontra Hélène de Witt qu’il épousa en 1740. Sa réputation s’établit bientôt à l’échelle européenne, et Guillaume IV d’Orange-Nassau (1711-1751), stathouder de Hollande, lui offrit la place de son premier médecin, mais, ses compatriotes le réclamant, il décida finalement, en 1750, de revenir à Genève. Le Conseil d’État lui octroya, en 1754, le titre de professeur honoraire de médecine de l’Académie. Il ouvrit un cours d’anatomie, et s’attacha principalement à combattre les préjugés dont la médecine de son temps était alors infectée, inspirant à ses élèves une salutaire défiance à l’égard des théories traditionnelles.

Mais le grand service que Tronchin rendit à l’humanité fut la pratique de la variolisation ou inoculation de la variole. Tout comme son collègue genevois Gaspard Vieusseux (1746-1814), il se distingua par son zèle dans la lutte contre la variole, se faisant l’un des plus ardents propagateurs des premières vaccinations contre cette maladie. Il introduisit la variolisation en France, et écrivit deux articles importants consacrés à l’« inoculation » dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, dénonçant, dans une critique véhémente, les superstitions et même l’État paralysant de son point de vue toute évolution de la médecine et de la santé des sujets du Roi. Après en avoir donné le salutaire exemple dans sa propre famille, il ne négligea rien pour la propager en France et en Europe. « L’inoculation », disait-il, empruntant un aphorisme d’un autre de ses fervents défenseurs en la personne de Charles Marie de La Condamine (1701-1774), « ne fait que millésimer l’espèce humaine, tandis que la petite vérole naturelle la décimait ». Les souverains des principales cours d’Europe se disputèrent dès lors l’avantage de le posséder dans leurs États.
L’impératrice Catherine II de Russie lui fit des propositions ; en 1756, il fut appelé à Paris, pour inoculer les enfants du duc d’Orléans et, en 1764, nous l’avons vu, le duc de Parme lui confia son fils Ferdinand. Bien que ce dernier le nommât son premier médecin, et que le Conseil des Anciens de la ville de Parme lui octroya, en sus de son buste et de sa médaille par Boudard, un brevet de citoyen patricien de la ville, Tronchin fit savoir qu’il était attendu à Genève par ses travaux académiques et par ses malades, et rentra à la fin de l’année 1765. Il logea à l’hôtel Gallatin, au 22 rue de la Cité à Genève, du nom de celui qui l’avait bâtit en 1708 : le pasteur Abraham Gallatin (1650-1722).

Consulté par l’Europe entière, il finit cependant par céder, dès l’année suivante, aux instances réitérées du duc d’Orléans à lui faire accepter la place de son premier médecin. Il s’installa alors définitivement à Paris, où un logement lui fut octroyé au sein du Palais-Royal. Étranger à tout esprit de système, Tronchin s’efforça constamment de propager une hygiène simple et naturelle. Les femmes et les enfants furent en particulier l’objet de ses soins particuliers. Il fit également disparaître la méthode absurde d’enfermer les malades dans une atmosphère empestée, en les privant de toute communication avec l’air extérieur, et perfectionna les procédés de l’inoculation, en substituant les vésicatoires à l’incision, toujours un peu douloureuse, et surtout effrayante pour les enfants. D’un naturel sensible et bienfaisant, il consacra régulièrement deux heures par jour à recevoir les pauvres. Ses manières nobles et gracieuses, son empressement à soulager tous les maux, l’extrême variété de ses connaissances, et le charme de sa conversation, firent sensation dans la capitale, et le docteur Tronchin devint également un homme du monde très recherché par tous ceux qui n’en avaient pas besoin de lui comme médecin. Il compta parmi ses amis et connaissances les hommes les plus illustres dans les domaines de la philosophie et des lettres, tels que Voltaire, son compatriote Jean-Jacques Rousseau, Diderot, etc. Une amitié véritable le lia à Madame d’Epinay et à Grimm. Suanne Necker ou le poète Antoine Léonard Thomas, déjà cités, l’appréciaient beaucoup. Tronchin eut également une influence marquée sur le médecin Louis Odier, genevois comme lui. Lorsqu’il mourut à Paris, le 30 novembre 1781, le médecin Lorry, qui l’assista à ses derniers moments, déclara : « Ah ! si ce grand homme pouvait nous entendre, il se guérirait lui-même ! ». Ce sont Antoine Louis (1723-1792) et Nicolas de Condorcet (1743-1794) qui prononcèrent son éloge funèbre, le premier à l’Académie de chirurgie, et le second à l’Académie des sciences.

Jean-Baptiste Boudard, sculpteur de S.A.R. le duc de Parme
Jean-Baptiste Boudard naquit à Paris sous le règne de Louis XIV, en 1710. Son père, Philippe Boudard, occupait la fonction de directeur des poinçons des Monnaies. Le jeune Boudard manifesta très tôt des aptitudes artistiques prometteuses dans le domaine de la sculpture, obtenant dès 1732, le prix de Rome. Pensionnaire de l’Académie de France à Rome, au palais Mancini, il obtint en 1736 le brevet de sculpteur et demeura dans la ville éternelle jusqu’en 1740, étudiant les œuvres antiques du Capitole et du Vatican, et confrontant ses expériences avec ses confrères Jean-Baptiste Pigalle, Jean-Baptiste Lemoyne et Edme Bouchardon.
Protégé par le duc de Saint-Aignan, Paul-Hippolyte de Beauvilliers (1684-1776), ambassadeur extraordinaire à Rome depuis 1731, il exécuta plusieurs œuvres dont la statue de Saint Grégoire pour la balustrade de la basilique de Saint-Jean-de-Latran, et celle du prophète Osée pour l’église Santissimo Nome di Maria. En 1741, il se rendit à Naples chez Paul-François de Galluccio (1697-1767), marquis de L’Hôpital, ambassadeur de France à Naples, et en 1746 il rentra en France où il réalisa, sous la direction de l’architecte Jacques-Germain Soufflot, des ornements pour l’église Saint-Bruno des Chartreux à Lyon, ainsi que des statues pour le couvent des Dames de Saint-Pierre, l’actuel musée des Beaux-Arts de Lyon.
Remarqué par Claude Bonnet qui s’était fait une spécialité de découvreur de nouveaux talents, il fut, nous l’avons vu, engagé par Guillaume du Tillot, intendant général de la maison royale de Bourbon-Parme, le 1er décembre 1748, l’année au cours de laquelle Philippe de Bourbon, fils cadet du roi Philippe V d’Espagne et d’Élisabeth Farnèse, et petit-fils de Louis XIV, devint duc de Parme, de Plaisance et de Guastalla à la faveur de la guerre de succession d’Autriche, grâce au soutien de son demi-frère Ferdinand VI, roi d’Espagne, et de son beau-père, Louis XV.

A cette époque, le duc de Parme séjournait alors à Chambéry. Il ne prit possession de son duché et n’entra à Parme que le 1er juillet 1749.

Nommé sculpteur de S.A.R. le duc de Parme, Boudard se vit attribuer un atelier à la Rochetta, et participa, dans les années 1750, à la réalisation de l’ambitieux programme de sculptures destinées à embellir les jardins ducaux, sous la direction de l’architecte français Pierre Contant d’Ivry (1698-1777). En 1753, il livra ses premières œuvres : les statues en pied de Bacchus, d’Ariane, de Zéphyr et de Flore ; en 1754, il termina celles d’Apollon et de Vénus.

Au cours des années suivantes il exécuta encore une naïade enlevée par un satyre, la statue de Palès, déesse des bergers chez les Romains, celle de Triptolème (1756), héros éleusinien lié au mythe de Déméter, ainsi que le groupe de Vertumne et Pomone (1757). Le projet fut ensuite complété par un vaste ensemble de statues dont un Silène, la nymphe Églé, une des trois Hespérides, les bergers Chromis et Mnasyle (1766), inspirés des Bucoliques ou Églogues de Virgile. En sus de ce vaste programme, Boudard fut également chargé de l’exécution d’une somptueuse collection de vases en marbre blanc sur des dessins fournis par l’architecte Ennemond Alexandre Petitot (1727-1801), qui avait rejoint Parme en juin 1753, agréé du titre de premier architecte de la cour et d’instructeur à l’Académie des Beaux-arts nouvellement créée.
La collaboration avec Petitot se poursuivit avec la rénovation du palais ducal de Colorno, que le duc souhaitait remodeler à l’image de Versailles.
Le résultat fut particulièrement remarquable au niveau de la décoration de la Grande Salle (1755-1756), sculptée par Boudard qui sut tempérer l’exubérance du style rocaille par une syntaxe classique apprise auprès de Soufflot.
Le sculpteur publia à Parme en 1759, en trois volumes, une Iconologie tirée de divers auteurs. Ouvrage Utile aux Gens de Lettres, aux Poëtes, aux Artistes, & généralement à tous les Amateurs des Beaux Arts, dédié à S.A.R. L’Infant D. Philippe, comprenant plus de 630 gravures accompagnées de légendes en français et en italien et précédées d’une longue introduction.
Il exécuta de nombreux portraits de la famille ducale, ainsi que des monuments funéraires, en particulier celui de Léopold de Hesse-Darmstadt (1708-1764), fils du gouverneur de Mantoue Philippe de Hesse-Darmstadt, et second époux d’Henriette d’Este (1702-1777), de la maison d’Este, devenue duchesse de Parme par son premier mariage avec Antoine Farnèse (1679-1731). Ce monument se trouve dans l’église des Capucins de Fidenza (1765). En 1766, sollicité par les dominicains en charge de la basilique de Bologne, il mit la dernière main au monument de Saint Dominique, auquel avait travaillé Nicola Pisano et Michel-Ange.

On lui doit également la scène de l’inhumation de Saint Dominique, qu’il acheva en 1768.
Le 1er avril 1768, il fut nommé Premier sculpteur de la Cour, mais souffrant d’hydropisie, Boudard fut contraint de se faire soigner à Sala Baganza, où il s’éteignit entre le 22 et le 23 octobre. Il fut inhumé dans l’église paroissiale de cette petite cité parmesane.

