COMMODE AU TROPHÉE D’ARMES

EXÉCUTÉE POUR LE ROI STANISLAS LESZCZYNSKI (1677-1766) AU CHÂTEAU DE LUNÉVILLE

Nancy ou Lunéville, époque Louis XV, vers 1760.

Bâti de chêne et de sapin ; marqueteries de bois polychromes ; fond principal de la marqueterie de façade en poirier ; certains fonds en palissandre ; if en bois de bout et bois teint en vert (côtés) ; bronzes ciselés et dorés à l’or moulu d’origine ; marbre rouge royal des Flandres (rouge-gris de Belgique).

H. 102 cm. (40 ¼ in.) : L. 137.5 cm. (54 ¼ in.) ; Pr. 65 cm. (25 ½ in.).

PROVENANCE : exécutée pour les appartements du roi Stanislas Leszczynski (1677-1766) au château de Lunéville ; collection du baron Jean Germain Léon Cassel Van Doorn (1882-1952) et de la baronne Marij Vincentia Cassel van Doorn (1911-2006) ; Collection de la Baronne Cassel van Doorn, vente à Paris, galerie Charpentier, par le ministère de Me Etienne Ader, le 30 mai 1956, lot n° 121, repr. pl. LXI.

BIBLIOGRAPHIE relative au château de Lunéville : Pierre Boye, Les châteaux du roi Stanislas en Lorraine, préface de Pierre Marot, Paris et Marseille, 1980, p. 112 ; Jean-Pierre Carciofi, « Le Salle des Trophées », Lunéville, Fastes du Versailles lorrain, Tome 2, Décors intérieurs, Mobilier, Objets d’art, Paris, 2006, p. 168-171.

Cette commode extraordinaire d’époque Louis XV, à l’imposant bâti haut de cent-deux centimètres, constitue à ce jour un unicum. Ornée en façade d’une luxuriante marqueterie de bois polychromes montrant un trophée militaire sur un fond circulaire d’architecture flanquée de colonnes à bagues vermiculées, elle fut exécutée, vers 1760, pour le compte du roi Stanislas Leszczynski (1677-1766), et placée dans ses appartements au château de Lunéville, alors siège de la cour lorraine. De forme curviligne et subtilement bombée, la commode, dont le bâti est en chêne et en sapin, enferme, en façade, trois rangs de tiroirs de même hauteur et sans traverses se déclinant en deux grands tiroirs et deux tiroirs supérieurs, dont les façades sont en sapin et les caisses en chêne. Le très riche trophée militaire, exécuté en bois polychrome, avec petits rehauts blancs, sur un fond principal traité en poirier, d’autres parties du fond étant en palissandre, occupe la totalité du grand cartouche de la façade, montrant au centre une armure de buste d’officier romain, surmonté d’un casque empanaché, ceinte d’une écharpe tripartite, et surmontée de cinq drapeaux rayonnants, celui du centre intégralement fleurdelisé et ponctué d’un lis symbolisant l’armée royale.

Ill. 1 : Jean-Baptiste van Loo (1684–1745), Portrait de Stanislas Leszczynski, roi de Pologne, huile sur toile,
Paris, entre 1727 et 1728.

Château de Versailles (inv. MV 3717).
Ill. 2 : commode en laque du Japon par B.V.R.B. provenant de la collection de Rodolphe Kann (1907).

Très finement gravée, le petit motif décoratif en forme de tête de buffle annelée ornant l’encolure de la cuirasse, visible juste sous le petit cartouche de bronze festonné et asymétrique dissimulant l’entrée de serrure du tiroir médiant, forme comme un subtil clin d’œil aux armes de la Maison Leszczynski, dont le blason « est d’argent à la tête de buffle de sable accorné et annelé d’or ». Disposés devant cette cuirasse, deux tambours, à bordures à motifs de damier soulignées de petites embrasses, un troisième, visible à gauche, tous ornés d’un blason ovale aux armes de France, sont environnés de tout ce qui a trait à un trophée militaire au XVIIIe siècle : canons, bombarde, boulets, fusils, épées, hache, lances, carquois, bouclier, clairons, corne d’appel, giberne fleurdelisée, et fanion de compagnie.

Ill. 3 : vue de la tête de buffle annelée ornant l’armure de torse du trophée de notre commode se trouvant sous l’entrée du tiroir médian et vue du blason de Stanislas Leszczynski, roi de Pologne : « écartelé en 1 et 4 de Pologne, qui est de gueules, à l’aigle d’argent, becquée, languée, membrée, liée et couronnée d’or et en 2 et 3 de Lituanie qui est de gueules, à un chevalier, armé de toutes pièces d’argent, monté sur un cheval galopant du même, bridé d’or, caparaçonné d’azur, tenant de sa main dextre une épée et de sa senestre un bouclier ovale d’azur chargé d’une croix de Lorraine d’or, sur le tout de Leszczynski, qui est d’argent à la tête de buffle de sable accorné et annelé d’or ».

Le principal trophée militaire ayant servi de modèle précis au marqueteur lorrain de notre commode est celui de la 1ère Compagnie des Ecossais du Roi, unité d’élite des Gendarmes rouges, rattachée à la Maison du Roi, héritière des unités de gens d’armes, c’est-à-dire des cavaliers en armures des armées des XVe et XVIe siècles. Sous Louis XV, la gendarmerie de France comptait dix compagnies, dont les trophées militaires respectifs seront peints, après la mort du roi Stanislas, sur de grandes toiles peintes à l’huile, qui rythmeront les murs de sa « salle où le Roy mange », autrement dit le grand salon amorçant, dans l’axe de la chapelle, la seule aile du château qui fut bâtie à l’est côté jardin, située à la droite du corps d’entrée principal.

Lorsque les dix compagnies de Gendarmes rouges furent toutes réunies à Lunéville, sur ordre de Louis XV, à compter de la fin de l’année 1766, cette salle devint la Salle du Conseil de la Gendarmerie de France.

Les dessins de ces trophées reproduits sur ces grandes toiles existaient déjà au préalable, ce qui explique qu’ils aient pu servir de modèles précis à notre marqueteur. Leurs auteurs furent deux artistes originaires de Châlons-en-Champagne, dans la Marne : le peintre et dessinateur Jacques-Ignace de La Touche-Loisy (1694-1781), dit le chevalier de La Touche, et le dessinateur et graveur Pierre-Quentin Chedel (1705-1762). Plusieurs de leurs dessins illustrant des trophées militaires, emblèmes des différentes compagnies de la Maison du Roi, dont celle des Gendarmes écossais, furent ainsi gravés pour illustrer l’ouvrage de Simon Lamoral Le Pippre de Noeufville, Abrégé chronologique et historique de l’origine, du progrès et de l’état actuel de la Maison du Roi et de toutes les troupes de France tant d’infanterie que de cavalerie, Tome second, contenant les chevaux-légers de la garde, les deux compagnies des mousquetaires, les grenadiers à cheval et toute la gendarmerie, publié en trois volumes à Liège, en 1734.

Une suite anonyme de huit petites gouaches, montrant les trophées et emblèmes de huit des dix compagnies de Gendarmes du Roi, certainement exécutées d’après les dessins du chevalier de La Touche et de Pierre-Quentin Chedel, à moins qu’ils n’en soient directement les auteurs, chacune mesurant environ 37.8 x 34.5 centimètres, à rehauts de craie noire et encre brune, a été vendue par Sotheby’s à New York, en 2025. Ces gouaches, sur lesquelles les différentes compagnies de Gendarmes peuvent être identifiées au moyen de leurs devises ou de leurs blasons figurant sur leurs étendards ou les boucliers des trophées, ont été, de manière erronée, datées du XVIIe siècle par la maison de vente, mais il serait plus judicieux de les dater, au vu des gravures évoquées ci-dessus, des années 1735-1740.

Une armoire lorraine présentant également un gabarit hors-norme, conservée au château de Lunéville, montre, sur ses deux vantaux, les fabriques des jardins du château contrastant sur ces mêmes fonds si singuliers que ceux ornant les petits côtés de notre commode, réalisés en if traité en bois de bout, dont l’aubier, plus clair, dessine une mosaïque irrégulière que l’on pourrait presque qualifier d’organique. Elle est signée des initiales M Y, visibles au niveau de l’un de ses panneaux supérieurs de marqueterie. En lieu et place des pavillons de Lunéville, figure, en bas et au centre de chacun de nos panneaux, un grand vase couvert néoclassique de forme ‘balustre’, partiellement marqueté en bois teint en vert, à compartiment central rectangulaire, cannelures, godrons, corolle de feuilles d’acanthes, et guirlandes de laurier, le tout reposant sur une base trapézoïdale. Une étoile à cinq branche, enfermée au sein d’un luxuriant cartouche à enroulements flanqués de part et d’autre de volutes feuillagées, orne la partie supérieure des deux panneaux. 

La grande armoire du musée du château de Lunéville proviendrait, d’après une tradition orale, des collections du roi Stanislas Leszczynski. Mais si des documents d’archives mentionnent bel et bien deux armoires dans la première antichambre des appartements ducaux, dite Salle de la Livrée, l’absence de descriptions plus précises de celles-ci dans les archives invite cependant à la prudence. Rien ne prouve en effet que ces armoires aient subsistées jusqu’à nos jours. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’elle a été exécutée dans un atelier lorrain, venant ainsi confirmer la même provenance pour notre commode, peut-être l’œuvre d’un menuisier d’origine germanique venu s’établir en Lorraine, à Nancy ou à Lunéville, à l’époque de Stanislas.

Ill. 4 : Pierre-Quentin Chedel (1705-1762), « Embleme Des Gensd’armes Ecossois », publié en 1734 dans l’ouvrage de Simon Lamoral Le Pippre de Noeufville, Abrégé chronologique et historique de l’origine, du progrès et de l’état actuel de la Maison du Roi et de toutes les troupes de France tant d’infanterie que de cavalerie, Liège, 1734, p. 309 et détail ci-dessous.
Ill. 5 : vue de l’une des élévations de la Salle des Trophées, levées et dessinées par Joseph Felix Lebrun sous la direction de Mr le Capitaine du génie Trancart entre 1845 et 1849, partie latérale droite : détail des baies côté gauche et du décor représentant la 3e compagnie des gendarmes de la maison du Roi dite Compagnie des Bourguignons du Roi. Lunéville.

A ce titre, il est particulièrement intéressant de noter que si l’exubérance parfaitement maîtrisée des courbes rocailles de l’armoire de Lunéville s’inscrit bien dans la production lorraine de grands meubles de qualité, son décor marqueté, montrant les pavillons des jardins du château sur ces fonds de bois de bout identiques à ceux des petits côtés de notre commode, demeure en revanche extrêmement rare, voir unique. Elle peut être cependant rapprochée de celle conservée au palais des ducs de Lorraine-Musée Lorrain, ayant appartenu au conventionnel Merlin de Thionville, qui passe, elle aussi, mais sans document précis qui permettrait de le confirmer, pour provenir des collections du roi Stanislas au château de Lunéville.

Ill. 6 : vue du trophée de la 1ère compagnie : Écossais du Roi. Peinture ayant orné la Salle des Trophées au château de Lunéville.

Collection privée.

Les bronzes de notre commode : un moment unique d’interaction avec l’atelier de Bernard II Vanrisamburgh (B.V.R.B.)

Ill. 7 : Vue de la commode en laque du Japon de B.V.R.B. provenant de la collection de Rodolphe Kann (1907).

L’éblouissante ornementation de bronze de notre commode est le témoignage d’un moment unique d’interaction avec l’atelier parisien de B.V.R.B., résultat de l’intervention ponctuelle, sur place en Lorraine, d’artisans en provenance de celui-ci, et possiblement même celle de son fils, Bernard III Vanrisamburgh (vers 1731-1732-1800), sculpteur et auteur des modèles de bronzes dans l’atelier de son père. En effet, comment expliquer autrement ici la présence sur notre commode, non seulement de bronzes identiques à ceux qu’employa B.V.R.B., vers 1750, sur une commode estampillée en laque du Japon parmi les plus importantes qu’il produisit, celle qui appartint à la collection de Rodolphe Kann en 1907, mais aussi leur parfaite intégration dans un ensemble, formant à ce jour un unicum, de bronzes dont le modelé et la ciselure affichent une qualité absolument égale. A cela s’ajoute le constat évident qu’une seule et même personne a pu penser et organiser le dessin général parfaitement harmonieux et fluide de ce décor de bronze, qui s’inscrit ici en parfaite adéquation avec le décor marqueté du meuble et son gabarit hors norme.

La technique de fonte, et les alliages employés – révélant une teneur en plomb plus élevée, et des teneurs en argent et en fer plus faibles, que celles usitées à l’époque au sein des ateliers parisiens – confirment une production régionale, en l’occurrence lorraine ici ; ce constat technique est encore renforcé par l’observation des surfaces internes des bronzes de la commode, révélant une  ‘texture’ un peu plus ‘grumeleuse’ que celle que l’on peut habituellement observer sur les fontes réalisées dans l’atelier de B.V.R.B. à Paris ; ajoutons encore à cela les procédés même d’assemblages de ces différents éléments de bronze, ceux de la commode ayant été brasés afin de les relier ensemble dans le but de former de grands éléments, alors que la manière de faire dans l’atelier parisien de B.V.R.B. consistait plutôt à réunir et à ajuster des éléments indépendants les uns aux autres pour obtenir la composition générale. 

L’opulente bordure de bronze encadrant, en façade, le grand panneau marqueté du trophée militaire, montre, ainsi que nous le précisions plus haut, l’emploi de plusieurs modèles de bronze que B.V.R.B. employa sur la commode Rodolphe Kann : en particulier, ces agrafes à boutons feuillagées d’acanthes, ou en forme de coquilles festonnées enserrées aux angles des bordures par des volutes à enroulements festonnées de même (voir les images de comparaison ci-contre).

Détail d’un des bronzes du cadre en facade de la commode de
B.V.R.B. mis en position similaire à celui de notre commode.

On remarque également, sur plusieurs de ces volutes d’encadrement ce même motif ondé, très finement ciselé et à bordures moulurées, rehaussées de festons disposés soit sur la face externe, soit sur la face interne. Caractéristiques également, sont ces longues volutes festonnées d’acanthes venant souligner la découpe inférieure du meuble de part et d’autre du cul-de-lampe ; et proches également, cette manière de faire les poignées de préhension des tiroirs, au moyen de volutes feuillagées émergeant de la bordure d’encadrement.

Particulièrement impressionnantes, les chutes de notre commode semblent avoir été spécialement conçues à l’échelle du bâti hors norme du meuble, dont la hauteur dépasse le mètre. Elles montrent sous l’enroulement cité plus haut, un imposant cartouche oblong et bombé, au pourtour festonné, mouluré et ondé, bordé de deux volutes à enroulements, d’où chute un long bouquet de feuilles d’acanthes, très finement ciselées, et couvrant la partie supérieure d’un bandeau en quart-de-rond, fuselé et uni de bronze, joignant les sabots de la commode. Ce bandeau est flanqué, sur toute sa hauteur, de fins faisceaux enrubannés de ‘joncs’, rehaussés de festons godronnés s’élargissant, en partie haute, pour former un enroulement concave particulièrement fouillé. Les sabots de notre commode, montrent un dessin à enroulements convexes et concaves, festonnés et enrichis d’acanthes, à surfaces latérales travaillées au pointillé.

Cette extraordinaire commode constitue une véritable découverte, témoignage d’un épisode de création unique en Lorraine, la seule répertoriée à ce jour à l’époque du roi Stanislas, pour le compte duquel fut exécuté ce meuble aussi spectaculaire qu’il dut être onéreux.

Celui-ci réapparut, au XXe siècle, dans la collection du baron Jean Germain Léon Cassel Van Doorn (1882-1952) et de la baronne Marij Vincentia Cassel van Doorn (1911-2006), éminents collectionneurs belges, qui vinrent s’installer en France dans les années 30, avant d’émigrer aux Etats-Unis pour fuir le péril nazi. La commode fut vendue à Paris, par la baronne, au sein de la galerie Charpentier, par le ministère de Me Etienne Ader, le 30 mai 1956, formant le lot n° 121 de la vente. Elle n’avait pas alors été identifiée, et fut simplement qualifiée d’« importante commode en marqueterie et bronze doré du temps de Louis XV ». Cette commode, restée en main privée depuis, n’est jamais réapparue sur le marché de l’art jusqu’à ce jour.

Stanislas Leszczynski, Roi de Pologne et beau-père de Louis XV

Stanislas Leszczynski naquit en 1677 à Lwów dans une famille aristocratique polonaise originaire de Leszno en Grande-Pologne, l’une des plus importantes familles de magnats de la République des Deux Nations. Il était le fils de Rafał Leszczyński, grand trésorier de la Couronne, et d’Anna Jabłonowska, et eut pour parrain son grand-père, le Hetman Stanisław Jabłonowski. Stanislas reçut une éducation soignée. Formé à la littérature et aux sciences, il maîtrisa plusieurs langues étrangères, dont évidemment le français, et compléta sa formation par un long voyage d’enseignement à travers l’Europe. Grâce à son mariage avec Katarzyna Opalińska conclu en 1698, il accéda à une fortune considérable. Le couple eut deux filles : Anna Leszczyńska, née le 25 mai 1699 à Trebnitz en Silésie, est décédée, le 20 juin 1717, à Deux-Ponts, en Rhénanie-Palatinat, et Maria Leszczyńska (1703-1768), future épouse de Louis XV.

Stanislas fut nommé grand échanson de la Couronne en 1698, et succéda à son père comme voïvode et sénateur de Poznań. Théâtre de conflits incessants, la Pologne du XVIIIe siècle fut soumise aux ambitions des puissances voisines : la Russie, la Suède, la Prusse et la Saxe, et au mode de désignation du souverain, élu par une assemblée de nobles. Ainsi, en 1704, dans le contexte de la Grande Guerre du Nord, le roi de Suède, Charles XII (1682-1718), envahit le pays, chassa le prince-électeur de Saxe Auguste II (1670-1733), dit « Auguste le Fort », et ordonna l’organisation d’une nouvelle élection. Sous la pression suédoise, Stanislas Leszczynski fut élu Roi, puis couronné l’année suivante. Cependant il ne put conserver son trône.  En effet, lorsque les Suédois, ses protecteurs, furent finalement vaincus par les Russes à la bataille de Poltava en 1709, ces dernizers furent contraints de retirer leurs troupes, et Stanislas n’eut alors d’autre choix que de s’enfuir avec eux, permettant ainsi le retour d’Auguste II.

Stanislas et sa famille se refugièrent en Suède. En 1713, bien décidé à reprendre possession de ses états, il entreprit une expédition en Pologne à la tête d’une armée conjointe tartaro-turco-suédoise, mais cette campagne échoua, et Stanislas fut une nouvelle fois obligé de fuir. Dans son exil, il traversa l’Europe à la rencontre de Charles XII en Bessarabie, mais fut retenu prisonnier une année à Bender en Moldavie, une possession ottomane. Libéré, il s’installa, en 1714, à Deux-Ponts, en Allemagne, duché dépendant de la Suède, où il fut nommé duc par délégation. Il y fit construire une résidence de plaisance, baptisée à la turque Tschifflick, et en 1717, il perdit sa fille ainée, Anna, décédée d’une pneumonie, terrible tragédie qui plongea ses parents dans un profond désespoir. A la mort de Charles XII en 1718, Stanislas et sa famille trouvèrent finalement refuge auprès du duc Léopold Ier de Lorraine, le beau-frère du régent de France Philippe d’Orléans.

Ils vécurent dans un premier temps à Wissembourg, en Alsace, où Stanislas apprit avec stupéfaction que sa fille, Maria, avait été finalement choisie comme épouse par le jeune Louis XV. Le 4 juillet 1725, la famille Leszczynski se rendit à Strasbourg où, le 15 août, le mariage fut célébré par procuration dans la cathédrale par le cardinal de Rohan, grand aumônier de France et évêque du diocèse. Accueilli froidement par la cour de France parce que considéré par beaucoup comme une mésalliance, ce mariage, heureux dans les premiers temps, fut suivi de la naissance de dix enfants. Stanislas, devenu beau-père du Roi, fut installé au château de Chambord, et Louis XV lui octroya une modeste pension de 400.000 livres. Il entretint tout au long de sa vie, une relation très proche avec sa fille, ce dont témoigne une correspondance abondante, ainsi qu’avec ses petits-enfants, à qui il rendit régulièrement visite à Versailles. En revanche, il ne fut jamais apprécié par son gendre.

Ill. 8 : école française du début du XVIIIe siècle, Le couronnement de Stanislas Leszczynski (1677-1766) et de Catherine Opalinska (1682-1747), gouache sur vélin. Il est intéressant de noter le trophée d’armes, proche de celui de notre commode, visible à gauche de la composition, à la hauteur du Roi.

En 1733, le décès d’Auguste II lui ouvrit à nouveau la possibilité de reconquérir sa couronne. Avec l’aide de la France, il se rendit à Varsovie, où il fut réélu roi de Pologne. Mais là encore, l’intervention des troupes russes de l’a tsarine’impératrice Anna Ivanovna, soutenant la candidature du fils d’Auguste II, le contraignirent une fois de plus à la fuite. Stanislas regagna la France, où il rejoignit le château de Meudon, le 4 juin 1736. Entretemps, les préliminaires au traité de Vienne, qui mirent définitivement fin à la guerre de Succession de Pologne, établirent le principe de la cession des duchés de Lorraine en sa faveur, avec comme condition qu’à son décès, ces territoires reviennent à la couronne de France. Le 30 septembre 1736, Stanislas signa également une déclaration par laquelle il renonçait définitivement au trône de Pologne tout en conservant son titre de roi de Pologne honoraire. En échange d’une rente annuelle, il laissa au roi de France, et à ses représentants, le soin d’administrer ses duchés et d’y percevoir les impôts. Il fut cependant libre de placer ses troupes en Lorraine, mais dût s’engager, lorsqu’il reçut le serment de fidélité des Lorrains, à le faire prêter également au nom du roi de France qui apparut ainsi très clairement comme son successeur désigné. Stanislas prit concrètement possession de ses duchés au début de l’année1737, mais c’est Antoine-Martin Chaumont de La Galaizière, chancelier nommé par Louis XV, qui détint les réels pouvoirs de justice, de police et des finances. Privé de ses charges, Stanislas prit alors le parti de s’investir complètement dans les arts, l’architecture et le bien public.

Etabli au château de Lunéville, il fit aménager des résidences secondaires héritées du duc Léopold ou construites pour son plaisir : le palais de Chanteheux, situé à proximité de Lunéville et baptisé le Trianon Lorrain, La Malgrange, où il séjournait lorsqu’il se rendait à Nancy, Commercy, dont il aménagea les jardins en 1744, à la mort de la duchesse Elisabeth-Charlotte épouse de Léopold, ou encore Einville. La place Royale de Nancy, actuellement place Stanislas, fut sa plus grande œuvre architecturale, vaste programme urbanistique qui consista à réunir les quartiers de l’ancienne et de la nouvelle ville par un ensemble de trois places : la place d’Alliance, la place de la Carrière et la place Royale, bâtie en l’honneur du roi de France.

Sous son règne, la cour de Lorraine fut rayonnante, et sa personnalité y fut pour beaucoup. Il organisa de somptueux concerts, fêtes de nuit, représentations théâtrales et bals, qui rassemblèrent nombre d’hôtes de marque et où s’illustra brillamment la marquise de Boufflers (1711-1786), née Marie-Françoise-Catherine de Beauvau qui avait remplacé Katarzyna Opalinska dans le cœur du Roi, mais aussi Voltaire et Émilie du Châtelet. La cour de Stanislas accueillit également Montesquieu, Helvétius, Moncrif, le président Hénault, le géomètre Maupertuis, l’abbé Morellet, ainsi que des notables lorrains tels Palissot, François Devaux, les physiciens Vayringe et Duval, Saint-Lambert et le chevalier de Boufflers, sans oublier de nombreux étrangers de passage, comme la comtesse de Bentinck, Charles-Édouard Stuart, et nombre de polonais dont Stanisław Konarski. Prince philosophe et également fin gastronome, Stanislas Leszczynski fut très grièvement brûlé à Lunéville, lorsque sa robe de chambre prit feu auprès de sa cheminée, le 5 février 1766, et, au terme d’une longue agonie, il succomba finalement à ses blessures, à l’âge de 88 ans, le 23 février suivant. Conformément à ses vœux, ses entrailles et son cœur furent aussitôt transportés dans un cénotaphe et placés en l’église Saint-Jacques de Lunéville, où ils reposèrent jusqu’à la Révolution. En revanche, subsistent encore de nos jours son somptueux mausolée, sculpté par Louis-Claude Vassé en l’église Notre-Dame de Bonsecours de Nancy, ainsi que sa statue colossale par Georges Jacquot, érigée en 1831 sur la place Stanislas, deux monuments qui célèbrent la mémoire encore très vive aujourd’hui de celui qui fut le dernier duc de Lorraine.

Le château de Luneville ou le Versailles lorrain

Demeure des ducs de Lorraine depuis le XIIIe siècle, d’abord occasionnelle puis officielle à partir du XVIIIe siècle, le château de Lunéville fut construit pour le duc Léopold Ier entre 1703 et 1720 sur des plans de Pierre Bourdict, Nicolas Dorbay et Germain Boffrand sans l’aile nord par faute de moyens, lui laissant sa forme actuelle, dissymétrique.

Quand Léopold Ier reprit possession de ses duchés en 1697, il ne put assumer financièrement la rénovation du palais ducal à Nancy. Et lors de la nouvelle occupation du duché par les troupes de Louis XIV, il se retira à Lunéville et fit entièrement reconstruire le château en s’inspirant de celui de Versailles. Il en fit sa résidence principale et y mourut en 1729.

Son fils, le duc François III, fut contraint de céder, à titre viager, ses possessions au roi de Pologne en exil, Stanislas Leszczynski. A la mort de dernier en 1766, le duché fut alors annexé par la France. Louis XV entreprit de détruire un grand nombre de châteaux lorrains, mais conserva Lunéville où il installa ses compagnies de Gendarmes rouges.

Chef-d’œuvre de l’architecture du XVIIIe siècle, le « Versailles lorrain » a été classé monument historique en 1901 pour sa chapelle et dans sa totalité en 1998.


Les Gendarmes Rouges à Lunéville

Ill. 9 : Joseph Boze (1745-1826), Portrait en pied de Charles-Eugène-Gabriel de La Croix (1727-1801), marquis de Castries, et maréchal de France, huile sur toile, Paris, entre 1787 et 1817.

Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon (inv. MV 1101).

La gendarmerie fut, sous l’Ancien Régime, l’héritière des unités de gens d’armes des XVe et XVIe siècles. Ces cavaliers étaient alors rassemblés dans des compagnies d’ordonnance, créées le 26 mai 1445, et se distinguaient du reste de la cavalerie, dite par extension « cavalerie légère ». Dans les compagnies d’ordonnance étaient mêlés des gendarmes et des archers, cavaliers légers chargés de les seconder. Au cours du XVIIe siècle, la différence pratique entre cavalerie lourde et légère disparut, mais demeura néanmoins distincts dans leur organisation. La première ordonnance concernant la gendarmerie de France fut prise sous Louis XIV en 1665. Celle-ci continua à rester organisée en compagnies et non en régiments, comme la cavalerie légère, et ces compagnies n’étaient pas soumises au colonel général de la cavalerie. Ces compagnies étaient de deux types : de gendarmes proprement dit et de chevau-légers, successeurs des archers des compagnies d’ordonnance. La gendarmerie de France ne faisait pas à proprement parler partie de la Maison militaire du roi, mais elle restait un corps privilégié, semblable aux Gardes-Françaises dans l’infanterie. Le privilège de disposer d’une compagnie de gendarmes était réservé au Roi et aux fils et petit-fils de France, ce qui explique le surnom de Gendarmerie du Roi et des princes.

Le nombre des compagnies de la Gendarmerie dépendait donc de facto de la faveur royale. Seules les quatre premières, qui formaient ce que l’on appelait alors la grande gendarmerie, furent permanentes, les autres n’ayant été créées que pour certains princes.

À la mort du roi Stanislas en 1766, la gendarmerie de France comptait dix compagnies :

Grande gendarmerie :

– Gendarmes écossais (1ère compagnie – violet).
– Gendarmes anglais (2e compagnie – jonquille).
– Gendarmes bourguignons (3e compagnie – vert).
– Gendarmes des Flandres (4e compagnie – feuille morte).

Petite gendarmerie :

– Gendarmes de la Reine, corps créé pour la reine Marie-Thérèse (5e compagnie – rouge ponceau).
– Gendarmes du Dauphin, corps créé pour Louis de France, dit le Grand Dauphin (6e compagnie – bleu céleste).
– Gendarmes de Bourgogne (7e compagnie – étendard de soie bleue), corps créé en 1660.
– Gendarmes d’Aquitaine (8e compagnie – étendard de soie bleue), corps créé en 1690.
– Gendarmes de Berry (9e compagnie – bleu roi), corps créé en 1690 pour le duc de Berry.
– Gendarmes d’Anjou (10e compagnie), corps créé 1647 – renommé Gendarmes d’Orléans en 1667 – dissout en 1775.

Ill. 10 : détail des panneaux marquetés, signés M Y, d’une grande armoire lorraine exécutée à Lunéville ou à Nancy, et montrant les fabriques des jardins du château contrastant sur ces mêmes fonds si singuliers que ceux ornant les petits côtés de notre commode, réalisés en if traité en bois de bout, dont l’aubier, plus clair, dessine une mosaïque irrégulière.

Lunéville, musée du château (inv. 2013.2.8).

Louis XV laissa, dès 1763, la petite gendarmerie à la disposition son beau-père, et ces compagnies, en garnison à Lunéville, furent dès lors désignées sous le nom de gendarmerie de Lunéville, et en 1766, l’ensemble des dix compagnies y furent rassemblées, sous la direction successive de deux capitaines-lieutenants de la 1ère compagnie de gendarmes Ecossais du Roi : de 1766 à 1770, Louis-Marie (1744-1782), comte de Mailly d’Haucourt, puis 1er duc de Mailly, puis, de 1770 à 1788, Charles Eugène Gabriel de La Croix (1727-1801), marquis de Castries, et maréchal de France (1783), qui occupèrent tous deux les anciens appartements de Stanislas au château de Lunéville, appartements qui furent d’ailleurs réaménagés à leur attention.

Sur les dix compagnies, trois investirent le château, et les autres furent réparties entre l’Orangerie, l’hôtel des Cadets, l’hôtel des Gardes du Corps et la Vénerie. Leurs services annexes réquisitionnèrent nombre de bâtiments répartis dans toute la ville de Lunéville. Cette présence perdura jusqu’en 1788, année au cours de laquelle l’ensemble de la gendarmerie de France fut dissoute. En 1791, l’Assemblée législative supprima également la maréchaussée et la remplaça par la gendarmerie nationale, mais ce nom de gendarmerie, repris de celui de la gendarmerie de France, dont dépendait également à l’époque la maréchaussée, n’avait désormais plus rien à voir avec ce que fut ce corps d’élite de l’Ancien Régime.



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