ENSEMBLE COMPOSÉ DE DEUX TÊTES-À-TÊTES ET DE QUATRE FAUTEUILS

LIVRÉS VERS 1810-1811 POUR LA CHAMBRE DE PARADE DE LA MARÉCHALE DAVOUT, PRINCESSE D’ECKMÜHL ET DUCHESSE D’AUERSTAEDT

Paris, époque Empire, vers 1810-1811.
FRANÇOIS-HONORÉ-GEORGES JACOB-DESMALTER (1770-1841)

Façade côté cour de l’hôtel de Monaco, actuelle ambassade de Pologne, sis au n° 57 de la rue Saint-Dominique à Paris.

Bois sculpté et doré.

Tête-à-tête : H. 98 cm. (38 ½ in.) ; L. 125 cm. (49 ¼ in.); Pr. 66 cm. (26 in.).

Fauteuil : H. 98 cm. (38 ½ in.) ; L. 67 cm. (26 ½ in.) ; Pr. 55 cm. (21 ¾ in.).

ESTAMPILLE : « Jacob-Desmalter, rue Meslée »

MARQUE A L’ENCRE : « Werner »

ÉTIQUETTE : « Maréchal Davout, rez-de-chaussée, nouvelle chambre à coucher ».

PROVENANCE : livrés vers 1810-1811 pour la chambre de parade de la maréchale Davout, princesse d’Eckmühl et duchesse d’Auerstaedt, au sein de l’hôtel d’Eckmühl, connu également sous le nom d’hôtel de Monaco, 121 rue Saint-Dominique à Paris (actuel n° 57).

Portrait en pied de Louis-Nicolas Davout (1770-1823), maréchal de l’Empire en 1804, peint par Tito Marzocchi de Belluchi Tito (1800-1871) , d’après de Pierre-Claude Gautherot dit Claude Gautherot (1769-1825). Commandé en 1852 pour orner la Salle des Maréchaux au palais des Tuileries.

Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon (inv. MV 1136).

Le 8 mars 1826, douze ans après la chute du premier Empire, le comte Rodolphe Apponyi, cousin du nouvel ambassadeur d’Autriche à Paris et attaché à sa suite, écrivit dans son Journal : « Aujourd’hui à midi, il sera décidé si nous aurons le palais de la duchesse Davout ; c’est le plus beau palais que l’on puisse imaginer, grand, superbe, commode, et avec un vaste jardin anglais. Le grand appartement est décoré le plus richement du mondeElle a commencé par demander 70 000 francs [de loyer annuel] ; le cousin n’en veut donner que 50 000. La somme est énorme, inouïe, et cependant il fera encore une bonne affaire s’il reçoit cette maison.» Le 21 mars, il nota avec satisfaction « Décidément le cousin prend l’hôtel Davout qui est le plus beau de tout Paris ; on n’imagine pas chez nous une telle magnificence jointe à une pareille recherche de luxe et d’agréments. »

La « duchesse » Davout était la veuve de Louis-Nicolas Davout (1770-1823), maréchal d’Empire, prince d’Eckmühl et duc d’Auerstaedt. Particulièrement mesquin, François Ier d’Autriche avait interdit à ses diplomates d’accorder aux maréchaux de Napoléon, à leurs veuves et à leurs enfants, les titres nobiliaires qu’ils avaient reçus et qui, pour la plupart, lui rappeler de très humiliantes défaites.

Napoléon Ier avait introduit Davout dans son cercle familial en le mariant, le 9 novembre 1801, à Aimée Leclerc (1782-1868), sœur du général Charles Leclerc (1772-1802), premier mari de Pauline Bonaparte. La famille Leclerc tirait de gros revenus de ses moulins à blé de Pontoise. Très brillant militaire, comblé de dotations en Allemagne et en Pologne, Davout fut le plus jeune et le troisième plus riche des maréchaux d’Empire.

L’hôtel d’Eckmühl

Le 16 janvier 1808, il utilisa une partie des 600 000 francs reçus de l’Empereur quatre mois plus tôt pour se rendre propriétaire du grand hôtel de Monaco. Cette résidence avait été construite par Alexandre-Théodore Brongniart, entre 1774 et 1777, pour Marie-Catherine de Brignole-Sale, successivement épouse d’Honoré III de Monaco, puis du prince de Condé. Brongniart avait isolé le bâtiment principal lui donnant l’aspect d’un casin. Entre elle et les murs des propriétés voisines s’étendaient des parterres, les communs ayant été élevés en bordure de la rue Saint-Dominique.

Aimée Leclerc (1782-1868) ou La maréchale Davout et ses enfants à Savigny.

Le maréchal en confia la redécoration à Alexandre Dufour (1760-1835), proche collaborateur de Percier et Fontaine. Perpétuellement éloigné de Paris, il délégua la surveillance des travaux à son épouse, ce qu’elle fit avec brio. Elle se fit assister par son maître d’hôtel, M. Laforest. Les épaves de sa correspondance montrent que cette confiance ne fut pas déplacée.

Davout fit redécorer l’hôtel avec faste. Sa somptuosité supportait avantageusement l’éclat des résidences des membres de la famille impériale. En 1814, il était considéré comme l’un des plus beaux hôtels de Paris. Le maréchal n’en profita guère, n’y donnant qu’une seule fête en 1811. Un inventaire de juin 1817, à l’occasion de la location de cette demeure au prince Paul de Wurtemberg, précise à propos du grand Salon « tous les meubles et objets garnissant ce salon sont de la plus grande richesse sans aucune avarie et n’ont jamais servi

Dufour construisit deux petites ailes en avancée vers la rue et réaménagea partiellement l’intérieur dont l’organisation scrupuleusement supervisée, en son temps, par la princesse de Monaco comportait plusieurs pièces à pans coupés ou en hémicycle. Il fit preuve de créativité sans altérer le caractère original de la demeure et autant que cela fut possible privilégia le décor peint aux étoffes.

Il fit appel aux tapissiers Jean-Claude Poussin et Jean-Jacques Werner (1786-1849). Les meubles furent principalement fournis par Jacob Desmalter, les bronzes d’ameublement essentiellement par Delafontaine Père & Fils, et la plupart des lustres par Jean-François Chaumont. Les peintres Jean-Jacques Bidault (1756-1848), Etienne Dubois (1766-1839), Jean-Thomas Thibault (1757-1826), Simon-Frédéric Mœnch (1746-1837) et Louis Hersent (1777-1860) œuvrèrent aux décors. À l’achèvement des travaux, l’intérieur ne rappelait en rien ce qui avait été créé par et pour Mme de Monaco.

Au rez-de-chaussée, les cinq pièces donnant au sud avaient été transformées en une suite de salons de réception formant grand appartement. En partant de la droite se succédaient le salon de Musique, le salon de l’Empereur, le grand Salon, le salon de Famille et le salon des Saisons.

Piédestal, dessiné par Percier et réalisé par Jacob-Desmalter.

Le décor du salon de l’Empereur était à la gloire de celui-ci. Douze médailles, à l’imitation du bronze, y avaient été peintes d’après des originaux frappés en diverses occasions de son règne, et son buste en hermès, en marbre blanc, était posé sur un piédestal, dessiné par Percier et réalisé par Jacob-Desmalter,« en marbre bleu turquin décoré d’un trophée en bronze doré formé de l’épée de Charlemagne surmontée d’un aigle impérial couronné, avec croix de la Légion d’Honneur, main de justice, foudre et caducée » placé devant un panneau en satin noisette « encadré par une broderie en or semée d’abeilles brodées en or fin

La pièce en suite du salon de Famille, autrefois bibliothèque de la princesse de Monaco, devint la chambre à coucher de parade de la maréchale.

La chambre de parade de la princesse d’Eckmühl

Les travaux de cette pièce coururent sur deux années : 1810 et 1811. Laforest écrivit à la princesse, en juillet 1811 : « J’ai vu chez M. Delafontaine les candélabres de votre chambre de parade, ils sont prêts à dorer et très beaux. Il m’a dit que la figure de la femme a parfaitement réussi pour la pendule et que le lustre sera selon vos désirs tant par la belle qualité des cristaux que par le soin qu’on y a donné.» Le lustre fut posé le 6 août 1811. La chambre devait être, ou presque, achevée.

C’était un somptueux chef d’œuvre de l’art du tapissier, réalisé par un jeune homme de vingt-quatre ans, Jean-Jacques Werner, promis à une belle carrière.

L’unique croisée était garnie de rideaux de vitrage en mousseline brodée et de rideaux de fenêtre en 15/16 blanc à bordures brochées d’or fin avec draperie « jetée », à deux écharpes doublées de satin blanc, en étoffe de soie fleur de pensée semée de rosettes d’or à bordures brochées en or fin, mollets, lézardes et franges en or demi-fin. Les patères en bronze doré étaient au chiffre A L  couronné de la princesse.

Vue du lit de la maréchale Davout exécuté par Jacob-Desmalter. Aquarelle de Charles Percier.

Les murs étaient tendus de la même étoffe fleur de pensée semée de rosettes d’or, galbée haut et bas en manteau ducal avec revers extérieur en satin blanc à moyenne bordure en or fin et corde violette et or demi-fin au pourtour.

Le point focal de la pièce était le lit en bois doré et sculpté, œuvre de Jacob-Desmalter. Posé sur une estrade recouverte de drap vert avec agréments en or, il était à flasques, la traverse avant ornée d’un camée à tête d’Apollon et de rinceaux de palmes en bronze doré. Le couronnement en bois doré était sculpté de quatorze palmettes et de quatorze culots, dont dix servaient de support à trois plumes d’autruche, et garnie d’une draperie, jetée sur une corde d’or, en six parties d’étoffe de soie fleur de pensée semée de rosettes d’or. Les rideaux dans le même tissu étaient doublés, comme l’intérieur plissé de la calotte, en satin blanc semé d’étoiles d’or avec agréments fleur de pensée et or. Ils étaient retenus par quatre serpents en bronze doré et patiné.

Les dossiers étaient couverts de taffetas fleur de pensée comme les traversins brodés au chiffre de la princesse. Le tout garni avec force broderies, bordures, torsades, lézardes, étoiles en cartisane, frises, grande et petites rosettes, franges façonnées en or et or-demi fin. L’arrangement de cette féérie tapissière se rapproche singulièrement de divers projets de Charles Percier, ce qui tend à donner quelque crédit à l’hypothèse de son intervention, en sous-main, sur ce chantier.

La paire de commodes à portes, en racine d’if, garnies de bronze doré avec bas-relief représentant l’Amour navigant, dans un riche encadrement de rinceaux à palmettes, entre deux grandes palmes, créées par Jacob-Desmalter, appartint ensuite aux collections de Sir Richard Wallace et de Sir John Murray Scott, avant d’entrer après la Première Guerre mondiale dans celles de la Banque de France.

Diane et Endymion par Louis Hersent (1777-1860).
 

Au-dessus d’elles, avaient été placées deux œuvres de Louis Hersent, commandées pour la pièce, représentant l’une Diane et Endymion, l’autre Les grâces visitant Daphnis pendant son sommeil, toiles données par la marquise de Blocqueville, fille de la princesse, au musée des Beaux-Arts de Sens.

Pierre-Maximilien Delafontaine (1777-1860) fournit tous les objets d’art en bronze. Il avait trouvé chez son confrère Lucien-François Feuchère (1766-1841) le feu à figures ailées tenant une guirlande que l’artiste répéta pour le roi Louis-Philippe. Il conçut les candélabres formant balustres à sept lumières et la pendule. Restée unique, elle représentait le Retour du guerrier. Le mouvement de Basile-Charles Leroy était posé sur un trophée d’armes, et une femme tendait un bébé à un guerrier qui le caressait tandis qu’un jeune enfant un peu plus âgé se dirigeait vers lui.

Les grâces visitant Daphnis pendant son sommeil par Louis Hersent (1777-1860).

Le lustre en bronze doré et cristal du Mont Cenis était à vingt lumières. Chaque bassin à feuilles était ajusté sur un thyrse fixé à un bandeau ajouré de couronnes ovales de feuilles de myrte, le panache orné de cristaux disposés en draperie. Dans l’intérieur, une figure de l’Amour était posée sur une boule portée par un balustre. Il est vraisemblable qu’il était une variante du lustre à dix-huit lumières livré par Jean-François Chaumont le 29 mai 1811 au Garde Meuble Impérial, initialement prévu pour salon de la maison du Seigneur au Hameau de Trianon, et directement placé dans le deuxième salon de l’Impératrice au Grand Trianon.

Les sièges de la chambre de Parade

Détail du lustre de Chaumont en cristal du Mont Cenis.

L’inventaire de l’hôtel d’Eckmühl de juin 1817 décrit avec précision le meuble de menuiserie de la chambre de parade livré, en 1811, par Jacob-Desmalter et garni par Werner :

« Le meuble se compose de

            Deux causeuses de 4 pieds chaque, garnies à carreaux séparés en crin et plumes, dossier d’épaisseur et manchette,

            4 fauteuils garnis de même,

            Deux chaises, fonds et dossiers garnis d’épaisseur,

            Deux tabourets de pieds pareils,

            Un écran la feuille montant avec plomb

Le tout en bois richement sculpté, doré à l’huile, dossier quarré, la frise ornée au milieu d’une rosace avec culots de chaque côté et feuilles de lauriers terminés par une petite rosette et dard. Le dessus du fronton orné de paquets de laurier, les pieds de devant à carquois, la ceinture ornée de feuilles de laurier et couvert de pou de soie fleuris de pensées semé de rosaces en or fin et encadré de petite et moyenne bordure en or fin et couverts de housses de toile de Laval. »

Ces sièges étaient les plus beaux de la demeure, dépassant en somptuosité ceux à accotoirs à grosses volutes du grand Salon. Ils sont également supérieurs à bien des ensembles livrés pour les appartements de parade et personnels de Napoléon et des impératrices que soit aux Tuileries, Fontainebleau, Saint-Cloud et Compiègne.

Les paquets de lauriers sculptés dans la masse du haut des dossiers sont d’une grande inventivité. Ils tranchent sur les classiques aplats de cette période et renouent avec la sculpture des grands sièges du dix-huitième siècle.

Fauteuil d’un ensemble exécuté en 1808 par Jacob-Desmalter pour la nouvelle chambre à coucher de Napoléon Ier aux Tuileries (pavillon Bullant). Ce fauteuil présente au couronnement de la traverse supérieure de son dossier la même imposante frise de laurier à graines que celle caractérisant nos sièges.

Paris, Mobilier national (inv. GMT-28590-001).

D’un luxe inouï, mais d’un goût très sûr, la chambre de parade de la maréchale Davout fut conçue et réalisée au moment euphorique où l’empire français avait atteint son expansion territoriale maximale, époque où Amsterdam, Hambourg et Rome, devenues françaises, avaient été ravalées au rang de simples préfectures. Époque où la guerre d’Espagne n’inquiétait guère et où le mariage autrichien apparaissait comme le gage de longévité de ce miroitant état des choses.

Secondé par une équipe réunissant quelques-uns des plus brillants spécialistes de son temps, Alexandre Dufour, en digne élève de Percier et Fontaine, était parvenu à faire de l’hôtel d’Eckmühl une œuvre d’art globale qui enthousiasma ses contemporains. Tout y était parfait, recherché, magnifique sans la moindre dissonance.

Les sièges de la chambre de parade de la maréchale Davout sont les témoins de cet achèvement tout autant que l’épitomé de l’art du siège de Jacob-Desmalter, porté à son plus haut niveau sous l’Empire.

Jean-Dominique Augarde
Historien et expert d’art



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