LE RETOUR DE LA CHASSE

TAPISSERIE DE LA PREMIERE TENTURE CHINOISE, DITE AUSSI DE L’HISTOIRE DE L’EMPEREUR DE CHINE

Tissé dans les années 1685-1700.
MANUFACTURE ROYALE DE BEAUVAIS (FONDEE EN 1664), d’après des cartons de Guy Louis Vernansal (1648-1729), de Jean-Baptiste Monnoyer (1636-1699), et de Jean-Baptiste Belin de Fontenay (1653-1715).

Possiblement le premier exemplaire considéré comme perdu, tissé à fils d’or et d’argent dans les années 1685-1700 sous la direction de Philippe Béhagle (1641-1705) pour le compte de Louis Auguste de Bourbon (1670-1736), duc du Maine, fils légitimé en décembre 1673 de Louis XIV et de la marquise de Montespan.

Tapisserie de laine et soie, rehaussée de fils d’or et d’argent (parties rentrayées et repliées, coutures)

H. 359 cm. (141 ½ in.) ; L. 267 cm. (105 in.).

PROVENANCE : ancienne collection du baron et de la baronne Guy de Rothschild à l’hôtel Lambert à Paris.

La Première tenture chinoise

L’ensemble de tapisserie de la manufacture de Beauvais, généralement nommé La Première tenture chinoise, est ainsi désigné car il y en a un second, tissé quelques années plus tard d’après des modèles du peintre François Boucher (1703-1770).

Ill. 1 : François de Troy, Portrait du duc du Maine (vers 1690), Sceaux, musée de l’Ile-de-France.

La première tenture apparaît dans les sources archivistiques, tantôt sous la mention générique de « Chinoise », tantôt sous l’appellation d’Histoire du roi de la Chine, un titre qui fait écho aux précédents cycles commémoratifs peints ou tissés de héros de l’antiquité ou contemporains. Mais à l’inverse de ces dernières Histoire qui dépeignent les belles actions d’Alexandre, de Scipion, de Constantin ou encore de Louis XIV, aucun fait historique précis ne peut y être reconnu. L’Histoire de l’empereur de Chine se situe dans un cadre général de description des activités les plus significatives de la vie d’un empereur chinois. Les différentes pièces de la tenture représentent des cérémonies et des divertissements à la cour de l’empereur ou des activités singulières liées aux sciences et aux arts.

Si l’on a pu y reconnaître l’empereur Shunzhi (1638-1661) de la dynastie Qing et son fils Kangxi (1654-1722), contemporains de Louis XIV, le narratif fait abstraction de la chronologie : L’Audience de l’empereur de Chine, L’empereur en voyage, La Collation, L’Impératrice prenant le thé, L’Embarquement de l’empereur, L’Embarquement de l’impératrice,Le Retour de chasse, Les Astronomes et La Récolte des ananas. Elles attestent surtout la fascination qu’exerçait l’Extrême-Orient en Europe. Elles témoignent de la perception et de l’assimilation de la culture chinoise en France à la fin du XVIIe siècle. Le duc du Maine, fils légitimé de Louis XIV, y portait un intérêt particulier.

En 1685, Louis XIV a envoyé en Chine une délégation de jésuites français, sous la conduite du père Jean de Fontenay (1643-1710), comprenant les mathématiciens et astronomes Guy de Tachard (1648-1712), Jean François Gerbillon (1654-1707), Louis Le Comte (1655-1728), Joachim Bouvet (1656-1730), Claude de Visdelou (1656-1737), dans le but d’y propager le christianisme et en retour de faire connaître la civilisation d’Asie du Sud-Est en Europe. Le roi leur offrit des instruments scientifiques couteux. Le duc du Maine, fils légitimé de Louis XIV, alors âgé de quinze ans, fit également don d’un instrument astronomique qu’il avait commandé pour son propre usage.

En septembre 1686, une délégation d’ambassadeurs de Siam (la Thaïlande aujourd’hui) était reçue à Versailles dans un décor somptueux, un mobilier d’argent avait été installé dans la grande galerie du château (fig. 2). Le duc du Maine était présent à cette réception.

La connaissance des mondes lointains était largement diffusée par la publication de relations de voyages. Les plus fameuses sont L’Ambassade de la Compagnie orientale des Provinces Unies vers l’empereur de la Chine de l’explorateur Jan Nieuhof (1666) et La Chine illustrée du jésuite Athanasius Kircher (1670).

Ill. 2 : Réception des ambassadeurs de Siam à Versailles, le 1er septembre 1686. Gravure de Cornelis Martinus Vermeulen d’après Pierre Paul Sevin. Frontispice du livre de G. Tachard, Voyage de Siam des pères jésuites, envoyez par le Roy aux Indes et à la Chine (1686) © BnF.

Les missionnaires envoyés en Chine en 1685 ont prolongé ce travail de diffusion des savoirs et des pensées chinois. Le père Le Comte, rentré en 1691, a édité les lettres décrivant ses voyages dans le Mercure galant avant de rédiger ses Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine paru en 1696.

Ill. 3 : vue de notre tapisserie photographiée in situ à l’hôtel Lambert dans les années 90, chez le baron et la baronne Guy de Rothschild.

En 1700 il publie une Lettre à Monseigneur le duc du Maine sur les cérémonies de la Chine, qui traite de la religion des Chinois et du rôle des missionnaires de la Compagnie de Jésus en Asie. Cette question était largement débattue entre jésuites et érudits occidentaux. Les fêtes et cérémonies chinoises étaient-elles de nature religieuse ou profane ? Les chrétiens pouvaient-ils y participer ?

Le duc du Maine était donc particulièrement instruit sur la question des rites et des croyances des Chinois. On sait aussi que son épouse Anne Louise Bénédicte de Bourbon (1676-1753), duchesse du Maine, a recherché des objets et curiosités de la Chine qu’elle a rassemblés dans un cabinet de son hôtel parisien. On comprend mieux ainsi que le duc du Maine se soit porté acquéreur de la première édition de la Tenture chinoise tissée dans la manufacture de tapisserie de Beauvais.

Cette première suite était particulièrement précieuse, elle était rehaussée de fils d’or et d’argent, ce qui est d’une rareté insigne.

Les tapisseries des Gobelins, tissées essentiellement pour le roi, étaient produites dans deux qualités, les plus riches étaient enrichies de fils d’or et d’argent, les autres étaient seulement en laine et soie. Mais les tapisseries de Beauvais, pourtant destinées à des personnes appartenant au premier entourage du roi et à de puissants princes étrangers francophiles, n’étaient que très rarement rehaussées de fils de métaux précieux. Parmi la bonne vingtaine d’éditions répertoriées de la Première tenture chinoise, on n’en connaît que deux à avoir été tissées à fils d’or et d’argent, celle du duc du Maine, connue jusqu’à maintenant uniquement par les textes, et une autre tissée pour François Louis de Palatinat-Neubourg (1664-1732), alors prince-électeur de Trèves (1716-1729).

Ill. 4 : François de Troy, Portrait de Louise Bénédicte de Bourbon (1676-1753).

Selon un mémoire non daté, mais que l’on peut situer vers 1700, rédigé par le tapissier Philippe Behagle (1641-1705), directeur de la manufacture de Beauvais, l’édition du duc du Maine était à or et mesurait trois aunes et demi de hauteur sur environ vingt et une aunes de cours (4,20 m x 2,52).

Ill 5 : Le Retour de chasse. Tapisserie de L’Histoire de l’empereur de Chine. Laine et soie, fin du XVIIe siècle ou début du XVIIIe siècle.

Los Angeles, J. Paul Getty Museum.

Elle avait été vendue par un certain M. d’Isrode, un intermédiaire, au prix de 20 000 livres. À titre de comparaison, la suite tissée peu après pour Louis Alexandre de Bourbon, (1678-1737), comte de Toulouse, autre fils légitimé de Louis XIV, composée de dix pièces en laine et soie a été payée 10 565 livres, soit un coût inférieur de moitié (six pièces au J. Paul Getty Museum, deux pièces au château de Compiègne et une dernière dans une collection privée). Les tapisseries du duc du Maine sont ensuite mentionnées dans son inventaire après décès : trois pièces à or se trouvaient à l’hôtel du Maine, rue Bourbon, et six autres en laine et soie seulement, au château de Sceaux. Puis la suite elle est passée chez son épouse, la duchesse du Maine, avant que l’on ne perde leur trace.

La deuxième suite à or et argent appartenait au prince-électeur de Trèves qui l’avait acquise auprès des frères Filleul, directeurs de la manufacture de tapisserie de Beauvais de 1711 à 1722. Elle figure sur une liste de tapisseries vendues en Allemagne en 1719.

Cet ensemble comptait au moins trois tapisseries à fils de métal portant ses armoiries, L’Embarquement de l’empereur de Chine de l’Art Institute de Chicago (fig. 3), et deux pièces encore en mains privées, L’Audience de l’empereur de Chine et L’Empereur en voyage.

Ill. 6 : L’Embarquement de l’empereur de Chine. Tapisserie de L’Histoire de l’empereur de Chine, vers 1716-1719, aux armes du Prince-Électeur de Trèves. Laine, soie et fils de métal précieux.

Art Institute de Chicago.

Le Retour de la chasse

La présente tapisserie est dans un format en hauteur. La scène se déroule sous un vaste pavillon qui n’a rien d’exotique, qui semble un compromis entre le style gothique et l’esthétique moghole. Elle représente l’empereur de Chine, armé d’un arc et d’un carquois, de retour de chasse, tenant l’impératrice par la main, la guidant pour descendre les degrés d’un somptueux trône monumental, richement orné.

Ils s’avancent vers un brûleur d’encens et un trophée de chasse, une biche et des oiseaux, posés sur un grand tapis du Moyen-Orient.

La scène reprend la partie centrale d’une composition plus large, connue par quelques exemplaires tissés, dont un appartenant aux collections de la ville de Paris (fig. 4). Deux ailes ont été ajoutées au pavillon central. Elles jouent un rôle purement ornemental, avec un dromadaire sur la gauche et une nature morte de fruits exotiques sur la droite.

Ill. 7 : Le Retour de chasse. Tapisserie de L’Histoire de l’empereur de Chine. Laine et soie, fin du XVIIe siècle
ou début du XVIIIe.

Paris, Petit-Palais, Musée des beaux-arts de la ville de Paris

La composition dans son ensemble est une reprise d’une autre composition de la tenture, celle de L’Audience de l’empereur de Chine. On y retrouve le vaste pavillon avec ses voûtes à clés pendantes, son parasol sommital en plumes d’autruche et ses deux ailes latérales. On y voit également le même trône somptueux, avec ses ornements de plumes de paon, ses sphinges et ses dragons sculptés. La différence majeure est le remplacement sur la gauche de la princesse dans son pousse-pousse par un dromadaire. La scène de droite est quant-à-elle identique. On note juste de petites variantes d’une édition à l’autre, telle l’omission du paon sur les marches du premier plan ou celle du serviteur agenouillé à côté du brûle-parfum, les bras levés, se prosternant devant l’empereur.

Le fait qu’une composition soit reprise n’est pas surprenant, surtout lorsqu’une pièce était appréciée, comme celle de L’Audience de l’empereur de Chine qui est une des tapisseries les plus tissées de l’ensemble (au moins vingt-cinq exemplaires répertoriés). Le principe de composition autorisait une grande souplesse de choix, en multipliant les combinaisons possibles.

Détail de notre tapisserie

Ces constats demandent toutefois des éclaircissements. Comment interpréter la reprise de la composition générale et le format en hauteur ? La tenture comprend neuf sujets. Les éditions tardives, tissées dans les années 1720 et 1730, n’en comptent plus que six pièces : de la plus large à la plus étroite, L’Audience de l’empereur de Chine, L’Empereur en voyage, Les Astronomes, La Collation, La Récolte des ananas et Le Thé de l’impératrice. Les trois sujets non tissés sont Le Retour de chasse, dont la composition est une variante de L’Audience, et un Embarquement de l’empereur et un Embarquement de la princesse,deux tapisseries reposant sur un même principe de composition : sous un pavillon, un bateau d’apparat dans lequel ont pris place l’empereur et l’impératrice, s’éloigne d’un embarcadère ; des membres de la famille impériale, débout sur le quai, assistent à leur départ.

Ces trois dernières compositions plaident-elles en faveur d’une urgence de la fabrication des cartons en raison des diverses reprises relevées ? On peut le penser, car il a été relevé des petites différences stylistiques avec les six autres tapisseries.

Quant-à la question de savoir si la tapisserie qui nous occupe a été tissée dans ce format, restreint à la partie centrale du carton, ou si elle a été fabriquée dans une grande largeur, puis réduite par la suite, rien ne permet de trancher. L’ensemble du comte de Toulouse comprend une tapisserie du Retour de chasse limitée à la partie centrale (fig. 5). On remarque que, sans prendre en compte les bordures, les dimensions du champ de la tapisserie examinée et celles de la suite du comte de Toulouse sont pratiquement les mêmes. Le comte de Toulouse aurait-il repris le format utilisé auparavant par son frère le duc du Maine ?

Notons que la bordure étroite de feuilles d’acanthe est rapportée, mais il peut s’agir d’un vestige de l’encadrement d’origine plus large qui comprenait des cartouches, comme ceux aux armoiries et au chiffre du comte de Toulouse ou du genre de ceux présents dans la bordure aux chinois utilisée pour quelques tissages de la Première tenture chinoise et pour des tapisseries de la tenture des Grotesques dont on reparlera. Les cartons de la tenture ont été peints à la fin des 1680 par trois artistes, membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture, ayant travaillé pour les manufactures. Guy Louis Vernansal, peintre d’histoire, est le principal concepteur des cartons. Sa signature a d’ailleurs été relevée sur plusieurs éditions de La Collation, le désignant comme l’inventeur et le peintre. Il a réalisé plusieurs bozzetti, comme celui qui a dernièrement fait surface.

Jean Baptiste Monnoyer et son gendre Jean-Baptiste Belin de Fontenay étaient spécialisés dans la peinture de fleurs, de fruits et autre nature morte. Monnoyer est connu pour avoir peint les cartons de la tenture des Grotesques dans le goût de Bérain tissée à la même époque à la manufacture de Beauvais. Comme il a quitté la France pour l’Angleterre en 1690, on peut penser que l’exécution des cartons de la Première tenture chinoise était avancée à cette date. Mais la peinture des cartons s’est prolongée au moins jusqu’à la fin des années 1690, car des éléments de la tapisserie des Astronomes s’inspirent de gravures illustrant les Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine de Le Comte paru en 1696.

Vernansal et ses collègues ont largement puisé dans les nombreux ouvrages illustrés sur la Chine et l’Orient, en particulier L’Ambassade de la Compagnie orientale des Provinces unies déjà citée de Jan Nieuhof (1665) et Les Ambassades mémorables de la Compagnie des Indes orientales des Provinces unies vers les empereurs du Japon (1680). Toutefois, si les représentations montrent une scrupuleuse assimilation des modèles asiatiques, il reste quelques détails qui ne relèvent pas de la sphère extrême-orientale.

Ill. 9 : Louis Le Comte, Nouveaux Mémoires sur l’état présent de la Chine.

Paris, Jean Anisson, 1697.

On a déjà évoqué les pavillons d’architecture hybrides. Les visages, et en particulier ceux des femmes chinoises, n’ont pas de traits caractéristiques. Il a été remarqué que l’impératrice dans Le Retour de chasse et Le Thé de l’Impératrice est blonde et que ses traits évoquent ceux de la duchesse du Maine (fig.6-7). La question de la ressemblance est toujours sujette à discussion. Des personnages historiques ont déjà été identifiés dans les tapisseries de L’Audience de l’empereur, des Astronomes et de La Collation. Reconnaître le portrait de la duchesse du Maine dans la tenture souligne la fascination déjà relevée du duc du Maine pour la civilisation et la culture de la Chine.

Une origine prestigieuse ?

Une autre caractéristique fait de cette tapisserie un objet des plus remarquables : sa très grande qualité d’exécution. Selon l’historiographe du roi André Félibien, il fallait réunir deux facteurs pour obtenir une belle tapisserie : un dessin soigné et un tissage réalisé par des mains expertes. Ici la qualité du dessin est remarquable, en particulier des visages de l’empereur et de l’impératrice. Le tissage est d’un point très fin. La qualité des matériaux et des teintures mérite aussi d’être notée : les fils de métal précieux sont présents en grande quantité ; des teintes rouges et violettes en particulier encore saturées, sont rarement conservées ainsi.

Ce point plaide en faveur d’une commande prestigieuse. L’historique de cette somptueuse tapisserie est des plus lacunaires, il commence en 1973, avec la vente dans laquelle la tapisserie a été présentée. Cette pièce faisait partie d’un ensemble reconstitué de neuf tapisseries de provenance différente. Une autre de ces tapisseries, un Embarquement de l’empereur présentait aussi des fils de métaux précieux (fig. 8).

La qualité et la préciosité de l’étoffe autorisent un rapprochement avec la tenture à fils d’or et d’argent qui avait été acquise par le duc du Maine. Les tapisseries à fils de métaux précieux, on l’a vu, sont très rares parmi les productions de la manufacture de Beauvais. Pour la tenture de L’Histoire de l’empereur de Chine, hormis la tenture du duc du Maine connue par les sources anciennes, on ne connait que la suite en trois pièces tissées pour l’électeur de Trèves (et ce dernier ensemble ne présente pas le sujet du Retour de la chasse), et la pièce de L’Embarquement de l’empereur dernièrement citée. Peut-on en déduire qu’il n’y a eu qu’une seule pièce du Retour de la chasse à avoir été tissée avec des fils d’or et d’argent ? Il y a des lacunes historiques, on ne possède pas les registres de fabrication de Behagle, l’entrepreneur qui a tissé la suite du duc du Maine. Toutefois, dans l’état actuel des connaissances, la probabilité d’être devant une des tapisseries de la suite ayant appartenu au duc du Maine est des plus grandes.

Pascal-François Bertrand
Professeur émérite des Universités



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