PAIRE DE CONSOLES « AUX MUFLES DE LION »

Paris, époque Louis XV, entre 1750 et 1752.
NICOLAS PINEAU (PARIS, 1684-1754)

Ill. 1 : Nicolas Pineau (1684-1754), Masque de lion (détail), 1ère moitié du XVIIIe siècle.

Paris, musée des Arts décoratifs.

« Pineau a donné les desseins, & a travaillé à tous les ornemens des dedans »
description du château d’Asnières par Antoine-Nicolas Dezallier
d’Argenville, Voyage pittoresque des environs de Paris, ou Description des
maisons royales, chateaux & autre lieux de plaisance, situés à quinze lieues
aux environs de cette ville, Paris, 1755, p. 8. (ill. 2)

Bois sculpté et doré (dorure d’origine) ; marbre Sarrancolin.

H. 66 cm. (26 in.) ; L. 69 cm. (27 ¼ in.) ; Pr. 26.5 cm. (10 ½ in.).

PROVENANCE : très certainement exécutées, entre 1750 et 1752, par Nicolas Pineau pour la galerie du château d’Asnières, propriété de Marc René de Voyer de Paulmy d’Argenson (1722-1782).

BIBLIOGRAPHIE : Bruno Pons, Grands décors français, 1650-1800, Dijon, 1995, p. 269-282 ; Bénédicte Gady, Turner Edwards et François Gilles (sous la direction de), Nicolas Pineau (1684-1754), Un sculpteur rocaille entre Paris et Saint-Pétersbourg, catalogue de l’exposition présentée au musée des Arts décoratifs à Paris, du 12 mars au 18 mai 2025, Paris, 2025, p. 66-67 et p. 310-320, fig. 6 (notice d’Emmanuel Sarméo).

Ill. 2 : Antoine-Nicolas Dezallier d’Argenville, Voyage pittoresque des environs de Paris, ou Description des maisons royales, chateaux & autre lieux de plaisance, situés à quinze lieues aux environs de cette ville, Paris, 1755, p. 7 & 8.

Chef-d’œuvre de menuiserie de l’époque rocaille à Paris, cette paire de consoles en bois sculpté et doré a très certainement été exécutée, entre 1750 et 1752, par Nicolas Pineau pour la galerie du château d’Asnières, propriété de Marc René de Voyer de Paulmy d’Argenson (1722-1782), marquis de Voyer.  Chaque console montre une ceinture ajourée à découpe chantournée, flanquée au centre d’un imposant mufle de lion, gueule ouverte, à la crinière entremêlée de volutes, d’où chute un bouquet feuillagé. Elle repose sur deux pieds en console puissamment moulurés, enrichis de guirlandes de fleurs tores, et de festons à canaux. Poursuivant leur trajectoire courbe jusqu’au mufle de lion au centre de la ceinture, ces pieds sont ornés dans leur partie haute par de très riches ornementations sculptées typiquement « rocaille », à motifs de volutes et de contre-volutes, de cartouches asymétriques festonnés à godrons et de volutes ailées. Terminés par un enroulement, ils flanquent, dans leur partie basse, un large cartouche asymétrique en forme de ‘S’, à volutes à enroulements, festons à canaux et feuillages, sur lequel repose concrètement chaque console.

Les décors sculptés extérieurs et intérieurs du château d’Asnières furent le dernier grand chantier de Nicolas Pineau. Désireux de se faire bâtir un domaine de plaisance en bord de Seine, le marquis de Voyer acquit « une grande maison sise au village d’Asnières » le 10 janvier 1750, et chargea son architecte, Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne (1711-1778), petit-fils du grand Jules Hardouin-Mansart, de la mettre au goût du jour. Celui-ci prit très vite le parti de démolir partiellement la maison et de bâtir à la place un véritable château, beaucoup plus imposant, avec avant-corps central à angles arrondis et trois ailes côté cour d’honneur et jardins.

Ill. 3 : Vue actuelle du château d’Asnières.

Pour ce faire, il réunit les plus talentueux artistes et artisans de son temps, chargeant Guillaume II Coustou (1716-1777) de la sculpture, Jean-Baptiste-Marie Pierre (1714-1789), futur Premier peintre du Roi (1770), et directeur de l’Académie, de la peinture, Jacques Caffieri (1678-1755), des bronzes, Gaetano († en 1758) et Paolo-Antonio Brunetti (1723 ?-1783), des décors en trompe-l’œil, et Nicolas Pineau, son fidèle collaborateur, de la conception et de l’exécution de toute la sculpture ornementale. Armorcé au printemps 1750, le chantier fut rondement mené grâce au concours de près de deux cents ouvriers. La majeure partie des décors intérieurs fut achevée par Pineau en 1752, date à laquelle le marquis de Voyer, nommé officiellement à la direction des haras du Roi, commanda à Mansart de Sagonne la construction de vastes écuries à l’ouest du domaine.

Ill. 4 : Nicolas Pineau (1684-1754), Elévation et plan de la cheminée de la galerie du château d’Asnières, plume et encre noire sur papier vergé, 1750.

Saint-Pétersbourg, musée de l’Académie des Beaux-Arts (inv. A-9263).

Situé en rez-de-chaussée, à droite du grand salon occupant l’avant-corps central du château, la grande galerie ouvre par cinq croisées au sud et deux à l’est. Elle avait été dépouillée de ses boiseries en 1897, mais la municipalité d’Asnières a pu les racheter en 1996, et en 2006, celle-ci ont été remises en place après avoir été restaurées et rendues dans leur polychromie d’origine, grâce à des témoins retrouvés sur les volets intérieurs restés en place.

Ill. 5 : Vue actuelle de la galerie du château d’Asnières avec la boiserie d’origine remontée en 2006.
Ill. 6 : Détail de l’un des mufles de lion similaires aux nôtres, ornant les dessus de portes de la galerie du château d’Asnières.

En revanche, le trumeau de glace de la cheminée orné « d’un cartel dans son milieu décoré d’une tête de lion avec deux ailes déployées, le tout sculpté et doré » a disparu, tout comme les trumeaux des élévations est et ouest, surmontés de toiles de Jean-Baptiste-Marie Pierre, et sous lesquels avaient été placées deux consoles en bois doré qui selon l’étude de François Gilles correspondraient à celles présentées ici. Cette identification de provenance de nos consoles apparait d’autant plus vraisemblable que leurs dimensions, ainsi que leurs répertoires décoratifs centrés sur des mufles de lion, correspondent parfaitement au décor exécuté par Pineau pour la galerie, mais aussi pour le salon.

Des mufles de lion d’exécution similaires sont en effet toujours visibles aujourd’hui, ornant les dessus de porte, tandis que d’autres décoraient à l’origine le trumeau de glace de la cheminée, mentionné ci-dessus, et la cheminée elle-même, dont le dessin d’élévation est aujourd’hui conservé dans les collections du musée de l’Académie des Beaux-Arts, à Saint-Pétersbourg (inv. A-9263).

Ill. 7 : détail de la partie supérieure d’un panneau du salon du château d’Asnières remonté au château de Cliveden, Angleterre.

Cette cheminée prévue par Pineau ne fut jamais installée, et un simple chambranle de marbre provisoire fut mis en place. Selon François Gilles, quatre autres consoles identiques aux nôtres ornaient les entre-fenêtres de la galerie, portant à un total de six le nombre de consoles qui furent exécutées pour ce lieu.

Deux de ces consoles, provenant de la collection des ducs de Doudeauville, au sein de l’hôtel de la Rochefoucauld-Doudeauville, actuelle ambassade d’Italie, au 47 de la rue de Varenne à Paris, ont fait partie de la collection de Bernard Steinitz. Signalons également une cinquième console, mais de dimensions différentes, provenant des collections de Georges Hoentschel, puis de celles de J. Pierpont Morgan, aujourd’hui conservée au Metropolitan Museum of Art, à New York (inv. 07.225.200).

Frappé par des revers de fortune concernant sa famille à la Cour, par des difficultés financières et par sa séparation de biens et de corps avec son épouse, Joséphine Marie Constance de Mailly d’Haucourt (1734-1783), le marquis de Voyer chercha dès 1760 à vendre le château d’Asnières. Une première tractation avortée eut lieu en 1761 avec le duc de Bouillon. En 1763, le marquis démissionna de sa charge de directeur des haras royaux et revendit ses écuries d’Asnières au Roi. Et le 10 juin 1769, il parvint enfin à vendre son château, mais à perte, à François Nicolas Vaillant, ancien conseiller du parlement de Metz.

Ill. 8 : Nicolas Pineau (1684-1754), Projet de console, 1ère moitié du XVIIIe siècle.

Paris, musée des Arts décoratifs (inv. 29090 B).

Le marquis de Voyer

Marc-René de Voyer de Paulmy d’Argenson, marquis de Voyer, comte de Paulmy, vicomte de La Guerche, baron des Ormes, puis comte d’Argenson (1764), naquit le 20 septembre 1722 à Paris. Il était le fils aîné de Marc-Pierre, comte d’Argenson (1696-1764), secrétaire d’État de la Guerre de Louis XV de janvier 1743 à février 1757, ami de Diderot et d’Alembert, et de son épouse Anne Larcher (1706-1754), issue d’une famille de parlementaires parisiens.

Ill. 10 : Maurice-Quentin de La Tour (1704-1788), Portrait de Marc René de Voyer de Paulmy d’Argenson (1722-1782), marquis de Voyer, pastel sur papier, vers 1753.

Saint-Quentin (Aisne), musée Antoine-Lécuyer (inv. LT 11).

Il devint lieutenant général des armées du Roi, directeur général des haras royaux et gouverneur du château de Vincennes. Il œuvra également activement dans plusieurs provinces : occupant successivement la charge de lieutenant général en Alsace, de grand bailli en Touraine, puis de commandant militaire en Saintonge, Poitou et Aunis, dirigeant notamment l’assainissement des marais de Rochefort et les fortifications de l’île d’Aix. Il exerça un rôle déterminant dans la politique équestre de la monarchie au XVIIIe siècle. On lui doit en particulier l’introduction en France du « yearling », pur-sang anglais, cela grâce aux liens privilégiés qu’il avait su développer avec les éleveurs britanniques dont il rapporta les méthodes en France.

Le marquis de Voyer épousa, le 10 janvier 1747, Joséphine Marie Constance de Mailly d’Haucourt, fille d’Augustin Joseph de Mailly, marquis d’Haucourt, lieutenant général des armées du Roi, et plus tard maréchal de France, avec laquelle il eut quatre enfants dont Marc-René de Voyer de Paulmy, marquis d’Argenson (1771-1842) qui s’unit en 1795 avec Sophie de Rosen-Kleinroop, veuve de Charles Louis Victor, prince de Broglie.

Grand collectionneur d’art, ami de Choiseul et de Lalive de Jully, il se servit de la galerie de son château d’Asnières pour présenter les plus belles pièces de sa collection : ses tableaux de maîtres flamands et hollandais, ses meubles de Boulle, ses bronzes et ses porcelaines.

Il fut le premier grand protecteur de l’architecte Charles De Wailly, lui confiant, dès 1754-1755, à son retour de Rome, la transformation de sa salle à manger à Asnières dans le nouveau style classicisant. Il lui commanda également, en 1762-1770, la remise au goût du jour de son hôtel parisien de la rue des Bons-Enfants, et fit transformer, en 1769-1778, le château des Ormes dans la Vienne, qu’il a hérité de son père en 1764. De Wailly érigea aussi pour lui, en 1766-1768, la vaste grange, devenue écurie par la suite, sise devant la grille du château des Ormes, le long de la route royale de Paris à l’Espagne, un chantier que l’architecte confia à son jeune élève et assistant Bernard Poyet.

Le marquis de Voyer fut associé libre en 1749, puis membre honoraire de l’Académie royale de peinture et de sculpture. Il devint également vice-protecteur de l’Académie de Saint-Luc (1751-1764), et le protecteur du philosophe utopiste Dom Deschamps (1716-1774), auquel il permit de correspondre avec les Philosophes. Il protégea également l’abbé Yvon, « métaphysicien de l’Encyclopédie », qui devint également le bibliothécaire de son château des Ormes. C’est dans ce château qu’il mourut, le 18 septembre 1782, âgé de presque soixante ans.

Ill. 9 : Vue de l’une des deux consoles en suite des nôtres, provenant de la collection des ducs de Doudeauville au sein de l’hôtel de la Rochefoucauld-Doudeauville, actuelle ambassade d’Italie, au 47 de la rue de Varenne à Paris.

Ancienne collection Bernard Steinitz, à Paris.


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