PAIRE DE VASES

OFFERTS SUR L’ORDRE DU ROI LOUIS-PHILIPE 1ER (1773-1850), À SON ALTESSE ABBAS PACHA (1813-1854), FUTUR VICE-ROI D’ÉGYPTE

Sèvres, Manufacture royale de porcelaine, 1844.
Moïse Jacobber (1786-1863)

Porcelaine dure et bronze ciselé et doré.

H. totale avec les anses en bronze : 82.5 cm. (32 ½ in.).

L. totale avec les anses en bronze : 45 cm. (17 ¾ in.).

H. des vases sans leur monture de bronze : 68 et 67.8 cm. (26 ¾ et 26 5/8 in.).

D. le plus large des vases sans leur monture de bronze (au niveau de l’encolure) : 38 cm. (15 in.).

Bases en bronze doré : 24.9 x 24.7 cm. (9 7/8 x 9 ¾ in.).

MARQUES ET INSCRIPTIONS : signés sur les guirlandes de fleurs d’une des faces principales de chaque vase : Jacobber Sèvres / 1844 ; marque de décoration en impression bleu usitée par la manufacture royale de Sèvres entre 1834 et 1845 et visible ici à l’intérieur du col de chaque vase : LP en lettres cursives entrelacées surmontées d’une couronne fermée, flanquées à gauche du mot Sèvres et à droite de la date 1844, le tout inscrit dans un cercle à double liseré.

PROVENANCE : offerts le 24 décembre 1845 par Louis-Philippe 1er (1773-1850), roi des Français, à Son Altesse Abbas Pacha (1813-1854), petit-fils de Son Altesse Mehemet Ali (1769-1849) et futur vice-roi d’Egypte (khédive) sous le nom d’Abbas 1er Hilmi de 1848 à 1854 ; collection de l’antiquaire et décorateur Jean Chélo à Paris dans les années 1950, sis au n° 5 de la rue Lamennais, à Paris.

SOURCES : Archives de la Manufacture nationale de Sèvres, Vv 4, Registre des pièces entrées au magasin de vente, pièces décorées et sculptures, vitraux (par ordre pièces portées chronologique des pièces), 1843-1847, folio 22, n° 12, prix de vente : 12.000 francs la paire ; Archives de la Manufacture nationale de Sèvres (MNS), Vbb 11, Registre des présents et ventes à crédit (date de livraison), 1845-1854, fol. 7, 24 décembre 1845.

Ill. 1 : Masque en bronze de Dionysos ou de Silène, modèle antique des masques similaires formant la base des anses de nos vases, initialement l’un des deux supports de la poignée d’une situle d’époque hellénistique ou romaine, Ier siècle avant J.-C.

New York, The Metropolitan Museum of Art (inv. 1989.281.63).

EXPOSITION : présentés à l’Exposition des manufactures royales au palais du Louvre, le 3 juin. 1844, cat. n° 8 : « « N° 8. Deux moyens Vases, dits Cordeliers. / Hauteur… 0m, 70. / Diamètre.. 0, 40 / Guirlandes de fruits et fleurs par M. Jacobber ».

BIBLIOGRAPHIE : Notice sur quelques unes des pièces qui entrent dans l’exposition des Manufactures royales de porcelaines et vitraux de Sèvres, de tapisseries et tapis des Gobelins, de tapisseries de Beauvais ; Faite au Palais du Louvre au 3 juin 1844, Paris, Vinchon, Fils et Successeur de Me Ve Ballard, imprimeur des Musées royaux, 1844, cat. n° 8 ; « Les Sèvres Restauration », Connaissance des Arts, n° 35, 15 janvier 1955, p. 50-55, repr. en couverture, accompagné d’une légende spécifiant : « collection Jean Chélo, Paris ».

Cette magnifique paire de vases dits « Cordelier », 3e grandeur, décorés de luxuriantes guirlandes de fleurs et de fruits peintes par Moïse Jacobber, qui les a signés et datés, fut inscrite dans le Registre des pièces entrées au magasin de vente de la manufacture royale de porcelaine de Sèvres le 28 mai 1844 : « Deux vases Cordelier 3e grandeur fond blanc riches guirlandes de fleur et fruit par M. Jaccobber ».

Une semaine plus tard, le 3 juin, ces vases qui n’avaient pas encore reçu leurs montures de bronze, furent exposés au palais du Louvre, participant ainsi, sous le cat. n° 8, à l’Exposition des manufactures royales de porcelaines et vitraux de Sèvres, de tapisseries et tapis des Gobelins, de tapisseries de Beauvais : « « « N° 8. Deux moyens Vases, dits Cordeliers. / Hauteur… 0m, 70. / Diamètre.. 0, 40 / Guirlandes de fruits et fleurs par M. Jacobber ».

La forme dite « Cordelier » de ces vases fut créée au sein de la manufacture en 1805 et fut souvent remaniée tout au long du XIXe siècle, tant pour le profil que pour les anses dont nous avons, sans conteste ici, le modèle le plus spectaculaire, montrant deux masques en bronze de Dionysos ou de Silène, puisant directement leur source dans ceux, datant de l’époque hellénistique ou romaine, qui servait de support à la poignée de certaines situles, du latin situla, désignant un récipient cylindrique en forme de seau en bronze, muni d’une anse en partie haute et servant à transporter l’eau ou le vin.

Ill. 2 : Catalogue de l’Exposition des manufactures royales de porcelaines et vitraux de Sèvres…, tenue au Palais du Louvre en juin 1844 où nos vases sont référencés sous cat n°8

Des exemples particulièrement frappants de ressemblance sont aujourd’hui conservés dans plusieurs grandes collections publiques de par le monde.

Vue de l’un de nos vases photographié lors d’une exposition au Grand Palais à Paris. ©Raphaël Metivet
Ill. 3 : détail de la signature Jacobber 1884 sur l’un de nos vases
Franz Xaver Winterhalter (1805–1873), détail du portrait en pied de Louis-Philippe Ier, roi des Français, huile sur toile, 1839.

Château de Versailles (inv. MV 5219, INV 9973 and LP 3757).

Très certainement dessinées par Jean-Charles-François Leloy (1774-1846) ou Alexandre-Evariste Fragonard (1780-1850), les deux créateurs les plus féconds de la manufacture au cours de cette période, ces anses à sujet dionysiaque apparaissent en parfaite adéquation avec l’opulent décor de fleurs et de fruits exécuté par Jacobber. Actif à Sèvres entre 1814/1818 et 1848, ce dernier fut l’un des peintres de décoration florale les plus talentueux de la manufacture. Formé par Cornelis van Spaendonck (1756-1839), éphémère directeur de Sèvres de 1795 à 1800, Moïse Jacobber, de son vrai nom Jacob Ber, était né le 6 mars 1786 à Blieskastel, dans la Sarre, en Allemagne. Naturalisé français, il s’installa à Paris où il acquit une grande réputation pour ses peintures à l’huile et aquarelles représentant des fleurs et des fruits. Régulièrement présent aux Salons de 1822 à 1855, ainsi que lors d’expositions à Lille, Douai, Cambrai ou encore Londres. Il signait généralement ses œuvres « Jacob-Ber ».

Plusieurs musées conservent ses œuvres : en particulier celui de la Céramique, à Sèvres, qui possède deux peintures sur porcelaine dure datées entre 1834 et 1838, et exécutées d’après des œuvres de Gérard van Spaendonck et de Jan van Huysum ; le musée du Louvre qui recense deux huiles sur toile et une troisième sur bois ; le musée national du château de Fontainebleau, une huile sur bois ; ou encore le musée des Beaux-arts de Rouen, qui expose  depuis 2008 deux huiles sur cuivre : une Nature morte aux fleurs et une Nature morte aux fruits.

Ill. 4 : L’un de nos vases en couverture du n° 35 de Connaissance des Arts consacré aux porcelaines de Sèvres d’époque Restauration, 15 janvier 1955.

Sa fille, Élisabeth Sidonie Jaccober, épouse Worms, œuvra également à Sèvres comme artiste floral de 1835 à 1839, et obtint en 1840 un brevet de lithographe qui lui permit d’imprimer ses propres dessins. Moïse Jacobber mourut en son domicile parisien sis au n° 25 de la rue de Buffault, le 16 juillet 1863.

Jaccober décora deux grands vases similaires aux nôtres mais à montures de bronze différentes, qui furent offert en 1833 par Louis-Philippe à Leopold 1er (1790-1852), Grand-duc de Bade de 1830 à 1852. Nos vases, montés en bronze entre juin 1844 et décembre 1845, firent également l’objet d’un cadeau diplomatique du Roi. Le 24 décembre 1845, celui-ci donna en effet l’ordre à la manufacture de les livrer à Son Altesse Abbas Pacha (1813-1854), petit-fils de Mehemet Ali (1769-1849), que devint vice-roi d’Egypte (khédive) sous le nom d’Abbas 1er Hilmi moins de trois ans plus tard. Nos vases furent à cette occasion facturés à la Maison du Roi la somme conséquente de 12000 francs, soit 6000 francs pièce.

Ill. 5 : Archives de la Manufacture nationale de Sèvres, Vbb 11, Registre des présents et ventes à crédit (date de livraison), 1845- 1854, fol. 7, 24 décembre 1845.

Son Altesse Abbas 1er Hilmi, dit Abbas Pacha, Vice-Roi d’Egypte de1848 à 1854

Abbas Pacha naquit le 1er juillet 1813 à Djeddah, en Arabie saoudite. Il était le fils de Toussoun Pacha († en 1816), et surtout le petit-fils de Méhémet Ali (1769-1849), le fondateur de l’Égypte moderne.

Son grand-père lui confia très tôt des fonctions administratives, notamment celles de directeur de la province de l’Ouest, afin qu’il acquiert une expérience de gouverneur, puis celle d’inspecteur des régions maritimes (delta), suivie de celle d’inspecteur de tous les diwans (ministères). Bien que nommé directeur du diwan du khédive (ministère de l’intérieur), il poursuivit ses inspections des diwans en 1838, et la même année, fut également nommé gouverneur du khédive (vice-roi).

En 1841, il participa aux guerres de Cham ou du Levant, combattant en Syrie sous les ordres de son oncle, le fameux Ibrahim Pacha (1789-1848), et sept ans plus tard, grâce à l’entremise des anglais, il lui succéda le 24 novembre 1848, devenant ainsi le nouveau khédive (vice-roi) d’Égypte. Il hérita du titre de pacha à la mort de Méhémet Ali, le 2 août 1849.

Vue de l’un de nos vases photographié lors d’une exposition au Grand Palais à Paris. ©Raphaël Metivet

Sous son règne, la plupart des réformes nationales de modernisation accomplies par son grand-père furent annulées. Fervent musulman, Abbas Ier mena une politique hostile aux Occidentaux. Il expulsa les conseillers européens, supprima les monopoles commerciaux, ferma les usines et les écoles, et ramena l’armée égyptienne à un format plus modeste. Il s’opposa également au projet du canal de Suez, mais laissa cependant les anglais bâtir la ligne ferroviaire entre Le Caire et Alexandrie. Il se rapprocha du sultan de l’Empire ottoman, lui prêtant même main-forte lors de la guerre de Crimée par l’envoi de sa flotte et d’une armée de 15000 hommes.

Abbas Pacha fit bâtir sous son règne plusieurs palais connus sous les noms de «Saray Al-Abbasiya», «Qasr Banha», «Saray Al-Helmeya» et «Saray Al-Ataba Al-khadra». Il encouragea le célèbre égyptologue français Auguste Mariette (1821-1881) dans ses missions de fouilles et de mise en lumière de l’histoire de l’Égypte ancienne. Perçu comme un homme sombre, réactionnaire et taciturne, quittant rarement ses résidences, il fut finalement assassiné le 13 juillet 1854, dans son palais de Banha, près du Caire, par deux de ses esclaves. Son oncle Saïd Pacha (1822-1863) lui succéda.



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